‹ Sous les pins tranquillesChapitre 21 sur 132 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

courbe des cimes, la couleur de rendes de brandes des Soubeyre, le sable blond de leur petite plage avec le bateau noir à sec.

Tout à coup, des silhouettes minuscules s'agitèrent au loin. Mme Sabattet et Guy Laugère reconnurent la jupe rousse d'Honorine; un homrile l'accompagnait : tous deux poussaient la barque à flot. Et grêle comme un insecte, bondissait une fillette avec sur l'épaule deux rames en guise d'antennes.

— Je ne reconnais pas l'allure de Soubeyre, dit Guy Laugère.

Celui-ci fréquemment leur servait de passeur, ou, par un signe convenu, une serviette agitée à la lucarne du grenier, les avertissait d'envoyer Pierre dans le canot chercher quelque commission.

— Non, dit Constance Sabattet, qui ajouta en voyant la barque piquer droit sur le domaine :

— Et cependant c'est ici que l'on vient.

Un moment après, Guy Laugère, appliquant plus étroitement son lorgnon à ses yeux, dit :

— C'est Cotiche, je reconnais son coup de rames et sa façon de remonter les épaules.

— Apporte-t-il quelque chose?

— Nous le saurons bientôt.

Mme Sabattet dit :

— Ce n'est pas le courrier, puisque nous l'avons pris nous-mêmes à la poste.

— Hé! Cotiche, c'est vous? cria Guy Laugère.

— C'est moi, oui, lança le braconnier.

— Qu'est-ce qui vous amène?

— Une dépêche.

Une dépêche! Mais d'où et de qui? Depuis longtemps, aucun message pressant n'était venu troubler la quiétude de Constance et des « messieurs » . Ils n'étaient plus si

nombreux, les liens qui les rattachaient encore au monde.

Mme Sabattet et son vieil ami se regardèrent. Que leur réservait le Destin, quelle menace ou quelle tristesse allaient les atteindre, inséparables dans la communion de leurs idées et de leurs sentiments, à travers le petit papier bleu soigneusement clos? Une heureuse nouvelle? Us n'en attendaient aucune.

Cotiche, d'un vigoureux coup d'aviron, enfonça la barque dans le sable et, se dressant, sauta avec légèreté à terre. Il retira de sa poche la feuille pliée et la lendit à Mme Sabattet.

Elle ouvrit, lut et son visage trahit une émotion singulière.

— Tenez, dit-elle à Guy Laugère en lui passant le télégramme.

Guy Laugère lut :

Mère d'Adrienne Curzal décédée. État orpheline inquiétant. Prière aviser urgence. — Sœur Marie des Anges.

— Cotiche, mon brave, allez donc à la cuisine boire un verre de café chaud.

— Pas de refus, m'sieu Laugère. Ce sera à votre santé, m'sieur, madame,

La main au béret, il s'éloigna, ayant assujetti la barque d'un grappin lancé dans le sable. Mme Sabattet était encore pâle.

— Vous ne vous sentez pas bien, mou amie?...

— Un peu d'oppression... On ne s'attend pas aux choses! Cela va passer. Votre bras!...

Laugère savait la discrète protection témoignée à la fille du défunt baron d'Auves; il avait plaint plus d'une fois le sort de cette enfant sans père et presque sans mère, en se disant que son amie lui procurerait sans doute, au sortir du couvent, un mariage modeste et honorable. Mais ces complications le déroutaient.

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