‹ Sous les pins tranquillesChapitre 22 sur 132 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

— Voilà qui est fâcheux! dit-il.

Déjà il songeait aux suites, et Constance Sabattet n'en était qu'au contre-coup douloureux du passé, envisageait l'amère logique des fautes et ce qu'elles perpétuent de calamiteux. Son mari, qu'elle avait cru voir disparaître, s'imposait de nouveau à travers cette créature innocente, victime de son égoïsme et peut-être héritière de ses tares. Dans un effort méritoire, — car enfin l'instinct suscitait en elle une révolte, devant ces jeux absurdes du hasard qui l'avait privée de son enfant, pour lui infliger l'ironique souffrance de voir grandir celle d'une autre, — oui, dans un effort méritoire, elle s'était proposé une entreprise dont elle n'avait pas calculé les risques. Si oublieuse de ses devoirs maternels que fût Louise Curzal, ou mieux Noële des Roses, sous son nom de guerre et de galanterie, elle personnifiait le soutien légal grâce auquel sa fille maintenait son humble rang dans une société qui ignore les hors-la-loi. Malgré sa prévoyance. Constance Sabattet ne s'était pas attendue à décider un jour, à l'improviste, l'avenir de cette demi-étrangère qu'elle eût voulu aimer et qu'elle ne parvenait pas encore à aimer, rien n'ayant brisé la glace interposée par le mutisme des convenances, l'âge ingrat, la froideur de cette àme-chrysalide, et, chez Constance, la crainte d'une divergence d'idées entre l'éducation passivement reçue du couvent et sa propre philosophie due à la réflexion et à l'expérience : oui, c'est bien une étrangère qui incombait à sa pitié forcée!

— Pauvre petite! dit Laugère.

Les larmes vinrent aux yeux de Mme Sabattet; il venait de toucher le point vulnérable. Elle relut la dé pêche :

— « Etat orpheline inquiétant. » Pourquoi inquiétant?... La douleur de la perte qu'elle fait? Elle con-

naissait si peu sa mère. La Supérieure m'avait signalé unegrande anémie, on lui donnait des fortifiants. Inquiétant! Serait-elle donc menacée?... « Aviser urgence. » Evidemment, je dois...

Et avec sa promptitude de décision, dès que s'imposait une nécessité morale :

— Je dois partir!

— Quelle imprudence ! hasarda Lan gère ; votre santé. . .

— Je suis plus forte qu'il ne paraît; et si cette petite est en danger...

— Vous pouvez attraper une bronchite ; le climat de Touraine est plus rude que celui des Landes.

— Je vous promets de me bien couvrir.

— Que comptez-vous donc faire?

— Cela va dépendre... Je ne puis exposer de vieux amis comme vous à une surprise pénible sans une entente préalable et sans votre approbation unanime.

— Je l'aurais deviné, s'écria-t-il ; vous voudriez la retirer de pension et l'amener ici?

— Vous précisez, mon ami, des intentions encore confuses dans mon esprit et qui veulent un examen approfondi. Néanmoins, oui, peut-être faut-il considérer cette hypothèse...

— Certes, il le faut! répéta-t-il, enthousiaste. Ah! Constance, voilà qui vous ressemble!

— Si je n'écoutais que ma conscience...

— Ecoutez-la, elle ne vous a jamais trompée.

— Je dois cependant, — et visiblement cette hésitation lui coûtait, — faire entrer en ligne de compte la raison. Notre colonie repose sur un pacte tacite; elle comporte des habitudes acceptées, des liens d'espi-it dont les réactions nous sont connues et que le temps a fortifiées ; dans cette harmonie où les contrastes se con-

cilient, où les caractères se sont peu à peu fondus, il peut être dangereux d'admettre une intrusion inattendue et, à certains égards, suspecte.

— Non pas suspecte, protesta Laugère. A quinze ans, — les a-t-elle seulement? — aucune hérédité n'est définitive ; on peut encore recevoir des impressions justes, une direction salutaire.

— C'est ce que je me dis; mais, même tolérée sans malveillance, car je connais votre bonté à tous, qui sait si cette présence ne deviendra pas douloureuse à l'un ou à plusieurs d'entre nous?

— Ce n'est pas un devoir de plus qui vous effraiera...

— Je ne suis pas meilleure que les autres. Dans l'intérêt que je porte à Adrienne persiste une... — répulsion serait trop dire — une méfiance que je me reproche, envers les troubles instincts qu'elle peut tenir de sa mère. Ma compassion malgré moi s'en irrite, car cette enfant, que personne n'a désirée, incprne un attachement où je n'ai eu pour ma part qu'humiliation et souffrance.

— Allons, vous ne pouvez pas lui en vouloir de cela? dit Laugère avec un bon sourire.

— Évidemment! Le mariage qui m'a unie si longtemps à un malheureux n'aurait aucune signification, et ce que j'ai enduré serait stérile, si les charges d'âme mises alors en commun ne condamnaient le survivant à accomplir la tâche de l'autre.

Laugère s'écria :

— Et moi, j'ai été trop supplicié par une femme acariâtre, et trop peiné de ne pas avoir d'enfant à aimer, pour ne pas la bien accueillir!

Mme Sabattet lui jeta un regard profond. L'amitié, dans laquelle elle avait réfugié l'ardeur de l'amour qui lui avait été interdit, pouvait laisser prise en elle à une

jalousie passionnée. Ce n'est que depuis leur séjour à la Maison-Blanche qu'elle vivait entièrement rassurée sur le compte de son vieil ami, se persuadant qu'elle n'aurait plus à s'affliger, comme d'une faiblesse indigne de lui, de quelques égarements légers dont, trop pure pour se juger trahie, elle avait été assez femme pour se désoler. Elle n'allait pas maintenant s'alarmer de cette protection quasi paternelle envers une adolescente!

— Nous ne sommes pas les seuls, objecta-t-elle.

— Oui, il y a Élie.

— Et surtout notre cher Mathieu...

— Elie a beaucoup souffert, je le sais, des conséquences d'une paternité, je ne veux pas dire absolument coupable, quoique criminelle selon la loi et les mœurs. Est-ce à dire que la survenue d'Adrienne lui serait odieuse?... Tout cela remonte à si loin!

Il songeait, comme elle, à cette terrible rançon que les meilleurs payent, du fait de l'absolu qu'ils cherchent et de la sincérité périlleuse de leur conduite. Ce qui pour un autre eût été accident du plaisir, aventure sans lendemain, avait brisé le cœur d'Élie Maraval. Il avait adoré, l'ayant soignée et arrachée à la mort, une jeune Suédoise d'une rare beauté, suppliciée par un mari avare, jouisseur et brutal. Après une longue résistance de leur honnêteté, elle s'était donnée dans un transport de désespoir et d'amour; courtes et intenses joies, traversées d'angoisses et de difficultés sans nombre! Le mari avait toutdécouvert et appris en même temps que sa femme, qu'il négligeait depuis trois ans, était enceinte. Sa vengeance avait été froide et implacable. Ni scandale, ni séparation. Soutenu par ses beaux-parents, fort de ses droits maritaux, matant les résistances éperdues de la malheureuse, il l'avait séquestrée, conduite au Havre, d'où il s'embarquait avec elle pour l'Amérique. Là, leur

fc-ace s'était perdue. Elie Maraval, qui avait failli devenif" fou de rage, multipliait en vain recherches et enquêtes ; il s'était heurté aux ténèbres. Le mari avait dû changer de nom; le monde est vaste, pas un indice ne le renseigna durant cinq années. Celle qu'il avait tant aimée l'avait-elle oublié? S'était-elle résignée? De faible santé, vivait-elle encore seulement?

Au début de la sixième année, il avait reçu une enveloppe timbrée de Christiania. Elle ne contenait qu'une photographie, le portrait d'une délicieuse fillette : la sienne; car, au dos, une écriture qu'il pouvait confronter sur quelques billets de rendez-vous et des lettres de tendresse précieusement conservés, avait tracé le nom : Olga-Marie, et une date qui le bouleversa, car il sut y faire remonter l'émoi palpitant de la minute où sa fille fut conçue. Sa fille!... Que présageait ce mystérieux petit visage? Etait-ce un adieu? Celui de l'accident ou de la mort? Etait-ce une annonciation?... Allait-il revoir la mère sortie d'esclavage et l'enfant qu'il chérissait sans la connaître? L'énigme ne reçut aucune solution... Les années avaient passé... Jamais Elie Maraval n'avait vu apparaître les deux exquis fantômes de sa jeunesse... Olga-Marie était peut-être à présent une jeune mère : heureuse, malheureuse, qui pouvait le dire?... Et il y aurait bientôt trente ans de cela!

— C'est si loin, répéta Laugère, moins convaincu à la réflexion.

Mme Sabattet secoua la \èie :

— Un être aussi délicat peut sentir se raviver sa douleur et ses regrets. Jamais, depuis la si belle et si triste confession qu'il nous a faite un soir, et que, vivrais-jê cent ans, je ne pourrai oublier, ni lui, ni nous n'avons fait allusion à ce drame; mais sous son admirable égalité d'humeur, j'ai senti certains jours une profonde

tristesse! Il n'a jamais voulu se marier; qui sait s'il n'espère pas les revoir encore contre toute appa- ■>ence!

Laugère dit, pensif :

— La vie est plus romanesque qu'on ne croit. Le président... vous-même... Et pour être banal, le malheur de Bréchart n'en est pas moins cruel.

— C'est le plus terrible peut-être... La fille que j'ai tant pleurée commençait à peine à refléter dans ses yeux bleus les premières joies et les premières douleurs... Vous, Guy, n'avez connu ni ce bonheur de posséder un enfant ni la détresse de le perdre... Mais notre cher Mathieu, quel courage il lui a fallu pour résister à des coups aussi affreux !

— Le destin, dit Laugère, n'est pas seulement parfois abominable, il est stupide!

Neuf ans auparavant, le colonel avait appris la mort de son fils, un brillant saint-cyrien; dans un assaut sans masque, le fleuret d'un camarade, en se brisant à la pointe, lui avait crevé l'œil et traversé le cerveau. En même temps, une fièvre infectieuse emportait, à Saigon, où M. Bréchart tenait garnison, sa femme et sa fille, ses deux inséparables compagnes.

— Vous comprenez dès lors mon anxiété, re])rit Mme Sabattet. Ce n*est pas seulement la tranquillité matérielle de nos amis qui est en jeu, mais le repos de l'âme auquel ils ont un droit sacré.

— Eh bien! fit Laugère, parlons-leur, et tout de suite; nous serons fixés!

Anxieuse, elle le retint; et d'une voix un peu altérée :

— lis me sont si chers! Ils se sont fiés à moi pour me suivre. Eux aussi sont un peu mes enfants... J'en ai la garde. Qui sait si à nos âges notre phalanstère peut

impunément se modifier? Si Adrienne apportait avec elle

notre malheur!...

— Vous n'allez pas devenir superstitieuse? protestat-il.

— Pour peu que sa santé exige des soins pressants, il y a en Suisse ou ailleurs d'excellents sanatoriums, des maisons de santé familiales. Son éducation peut s'achever dans d'autres milieux que le nôtre. Oui, mon premier mouvement... Mais, sincèrement, aucune morale supérieure exige-t-elle que nous mêlions cette infortunée à notre vie?.

Guy Laugère posa sa main sur le bras de son amie :

— Ne regrettez pas votre impulsion. Je vous le dis, là est la vérité! Ce ne sont pas des médecins, ce ne sont pas des professeurs qui manquent à celle que vous appelez si justement une infortunée; c'est une famille, Constance : ce qu'elle a toujours ignoré, ce qui seul peut la faire éclore au bien, au vrai, à la douceur de l'affection. Quoi, vous pourriez lui assurer un tel bienfait, et vous hésiteriez?... Voulez-vous que je parle, moi, à nos deux amis?

La cloche du déjeuner tintait.

— Je suis très perplexe, avoua-t-elle. Il est bien vrai : le plus difficile n'est pas tant d'accomplir son devoir que de le connaître.

Laugère répondit :

— De toute façon, vous ne pourrez partir que demain; encore sera-ce à une heure bien matinale et très fatigante.

Sur son geste d'indifférence, il proposa :

— Nous pourrions charger Coticbe de la dépêche annonçant votre arrivée?

— C'est cela, je vais l'écrire.

Malgré les eftorts que Laugère 6t pour animer la conversation, le déjeuner manqua d'entrain. Quelques mots vagues dits par lui avant de se mettre à table avaient inspiré aux hôtes de la Maison-Blanche une confuse inquiétude. En cette existence si unie et cette entente si rare, tout événement devait élargir les cercles que fait la pierre tombant dans l'eau calme. Leur curiosité s'émouvait moins que leur crainte d'un chagrin, pour celle qui était le rayonnement de ce logis fermé à la plupart des impressions du dehors et concentré dans celles qui se ressentent en profondeur.

La délibération qui suivit fut grave et poignante : c'était la première fois qu'un sujet de cette importance et de répercussions aussi délicates s'imposait au verdict de ces cerveaux assagis et de ces cœurs encore vivaces. Très émue, Mme Sabattet épiait les visages; elle fut touchée et confondue de l'accord que trahirent, sans s'être concertés, Dorothée, le colonel et le docteur. A peine une brève surprise, suivie d'une commisération pour le deuil qui frappait la jeune fille.

— Vous avez trop fait déjà, dit M. Bréchaft sans hésitation, pour ne pas continuer. Puisqu'elle n'a plus de parents, une adoption morale s'impose.

— Oui, dit Laugère, et ce dont je voudrais persuader ttotre amie, malgré ses scrupules à notre égard, c'est que cette adoption doit être réelle, et que la place de cette enfant est parmi nous.

Elie Maraval répondit :

— Si sa santé est compromise, ce qui peut n'être qu'une crise passagère, où trouvera-t-elle un climat plus sain et des conditions plus favorables que celles de notre ermitage? Les dunes et leur rideau de pins tamisent l'air trop brutal du large ; et l'oxygène circule à flots.

Mme Sabattet les contempla tour à tour avec une admiration pénétrée : avait-elle donc pu douter de leur abnégation? Ils ne pensaient qu'au bien à faire et aucune préoccupation du plus excusable égoïsme n'avait retardé leur approbation. Elle se tourna vers Dorothée et reçut de l'énorme vieille fille un regard suppliant qu'elle comprit : Mlle de Kervo entrevoyait déjà la protection tendre dont elle couverait l'orpheline.

— Mes amis, dit Constance, le parti que nous allons prendre nous engage tous; songez aux conséquences : notre responsabilité me parait grande.

— Du moment, dit Elie Maraval, que vous vous placez à cette hauteur de sentiment où l'on domine ses douleurs passées, pourquoi ne serions-nous pas fiere de nous associer à votre bonne œuvre?

— Cela nous coûtera d'autant moins, insista Laugère, que nous aussi aurons à cœur de développer l'intelligence et le caractère de votre filleule. Vous serez la bonne marraine, Mlle de Kervo la tante, et nous les vieux oncles. Nous nous partagerons la besogne. N'estce pas, Mathieu, vous vous ferez répétiteur de mathématiques et de géographie? Elie lui apprendra les sciences naturelles : botanique, physique, chimie; moi, je tâcherai de me rappeler mon latin et ce que je sais encore d'histoire ; vous, notre chère Constance, vous lui donnerez, avec de parfaites leçons de musique, l'enseignement le plus précieux, celui de la morale et des sentiments calqués sur les vôtres, tandis que Mlle de

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Kervo, secondée par Françoise, fera d'elle une ménagère accomplie.

Dorothée rougit d'émotion et d'orgueil ; Elie Maraval ne put s'empêcher de sourire à ce programme qui éveillait en lui autant de pénibles souvenirs que de tentantes possibilités. Oui, tout ne serait pas amertume dans cet effort quotidien de créer un être. L'espoir dont s'inspirait leur petit cercle, lui-même le partageait, cédant, sans croire y mettre le moindre orgueil, à cette tentation, la plus haute pour des esprits supérieurs : apprendre à une àme neuve le sens concret de la vie, lui en tracer le chemin par l'exemple, lui offrir l'indispensable viatique, l'expérience qu'ils avaient acquise à leurs dépens et par l'épreuve; lui montrer la vanité de tout ce qui n'était pas pensée désintéressée, action utile; l'initier enfin à la sagesse.

M. Bréchart eut un froncement de sourcils qui fit trembler Mme Sabattet :

— La morale, dit-il, se confond pour moi avec la religion; j'estime que l'éducation reçue jusqu'à présent au couvent ne devra pas se démentir...

Elle prévint la réplique qu'elle lut aux lèvres de Gtiy Laugère, et attesta :

— Nul de nous, j'en prends l'engagement si cela peut rassurer votre conscience, n'ébranlera la foi d'Adrienne; elle continuera à aller à la messe et à suivre les pratiques de l'Eglise autant qu'elle le désirera elle-même. Vous nous reconnaîtrez seulement devant elle le droit de libre examen et de franc-parler dont nous nous sommes toujours tous bien trouvés.

— Chacun de nous, chère amie, conclut Laugère, est à votre disposition pour vous accompagner demain, à moins que vous ne préféreriez la compagnie de Mile de Kervo?

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