DEUXIEME PARTIE
Constance Sabattet vit l'épouvante de Dorothée, partagée entre le désir de se dévouer à elle et le désarroi qu'elle éprouverait à se démener dans les gares, sous les regards moqueurs des gens surpris par sa corpulence.
— Puisqu'il s'agit d'une malade, répondit-elle, je prierai le docteur de vouloir bien venir avec moi.
Maraval s'inclina, touché de ce choix comme d'une faveur.
— Et il pourra veiller sur vous, dit Laugère, qui, pour ce motif et parce que son voyage à Paris l'avait fatigué, ne regretta pas trop de n'être pas désigné.
— Si vous ramenez Adrienne, insinua timidement Dorothée, il faudra qu'elle trouve son nid préparé.
Mme Sabattet dit :
— Elle prendra le petit salon contigu à ma chambre à coucher.
— Pourquoi vous en priver? Je puis bien donner la pièce que j'occupe et qui est trop belle pour moi.
— Non, Doro, dit Mme Sabattet avec un de ces sourires fermes contre lesquels il n'y avait rien à tenter.
— Souhaitons maintenant, dit Guy Laugère, que notre filleule se rétablisse vite... N'est-ce pas une coïncidence faste qu'elle entre ici avec le nouveau siècle?
— C'est vrai, dit Élie Maraval, nous sommes au dernier jour de 1900.
Mme Sabattet eut un sourire indéfinissable : elle éprouvait un singulier allégement, joint à une gratitude attendrie et nuancée de cette lassitude douce qui suit les brusques secousses.
— Acceptons l'augure!...
Et elle prononça d'un ton recueilli :
— Demain le vingtième siècle! Oui, c'est une ilate solennelle.
Chacun le pensait : cette journée marquait doublement tant pour la décision prise, qui allait introduire dans ce cadre de méditation un visage de jeunesse, que par la fuite de ces dernières heures qui emportaient un sicîcle, grand entre les siècles, vers la nuit prochaine où il allait se confondre et s'éteindre.
Sans bien savoir d'où leur venait-cette confiance, Mme Sabattet, Laugère et Maraval escomptaient, pour le siècle naissant, une large évolution humaine, dans le paciGque essor des énergies de toute nature et surtout la disparition de la guerre, grâce à l'arbitrage de La Haye et au concours universel des peuples.
— Qui sait! dit Laugère, si nous ne verrons pas la beauté, l'harmonie et la bonté fleurissant enfln sur le globe?...
Les yeux de Constance Sabattet s'animèrent :
— Les aspirations du féminisme et celles de la classe ouvrière, malgré des erreurs de tactique ou des maladresses d'attitude, ne sont-elles pas garantes qu'un ordre de choses nouveau va naître? Cette longue stabilité du régime et cette paix durable n'en sont-elles pas l'indice?
Le colonel secoua la tête :
— Les hommes resteront toujours des hommes, avec les mêmes appétits : ce qui a été sera. Je ne vois aucune trace du progrès que vous invoquez. Et rien ne m'assure que l'Europe ne sera pas bientôt et soudainement ensanglantée par une guerre autrement monstrueuse que toutes celles qu'on ^ vues!
Laugère eut un haut-le-corps :
— La guerre est devenue impossible, affirma-t-il. Ce serait une telle boucherie, un tel cataclysme moral et financier, que les hommes reculeront d'horreur à l'idée d'en déchaîner le lléau.
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Mme Sabattet ajouta :
— La France est pacifiste.
— L'/Vllemagne ne l'est pas, répliqua Bréchart. Croyez-moi, ses appétits demeurent formidables, et si elle déchaîne un cataclysme, sa cruauté épouvantera le Monde.
Laugère objectait .
— Le socialisme allemand musèlera k dogue militariste; et notre peuple répugne à tout conflit extérieur. Patience! la démocratie s'organise...
— Pour l'envie, la médiocrité et le nivellement des valeurs, répondit M. Bréchart. Les individus seuls et non la collectivité font la force et la gloire d'un pays. Jugez l'arbre à ses fruits : notre système parlementaire s'est discrédité : impéritie brouillonne, faveur, parasitisme, connivence avec tous les bas intérêts et les vices des électeurs, comme la puissance des mastroquets le démontre; et voilà dressé le bilan de la faillite!
— Nierez-vous, dit Guy Laugère, l'immense relèvement de notre pays après le désastre de 1870-71? Nos conquêtes coloniales en font foi. Notre Exposition universelle vient de s'achever sur un triomphe!
— Un trompe-l'œil, dit le colonel. La France est profondément divisée. On attaque la religion, on attaque l'armée : que la République ait résisté au boulangisme, à Panama et à l'affaire Dreyfus, cela tient du miracle!
Laugère répliqua :
— Cela prouve la force, sinon des institutions, du moins de l'esprit qui les vivifie. Au-dessus des hommes toujours faillibles, les idées régnent. Nous marchons vers l'affranchissement de l'homme et de la femme : l'individu jouira d'une pleine liberté dans une société juste. La science n'est pas un vain mot.
M. Bréchart répondit :
— Elle n'a d'empire que sur le domaine des faits; elle est impuissante à créer non seulement une relijjion, mais une morale. Là où vous voyez l'ébauche dune cité meilleure fondée sur la raison, je ne distingue, moi, que l'avènement des instincts destructeurs de la famille et de la patrie.
— Rien n'est immuable, intervint Mme Sabattet avec un lumineux visage de foi, car elle croyait non à une Providence, mais à l'essor de l'humanité en travail : pourquoi n'atteindrait-on pas des formes de civilisation plus complètes?
— Parce que nos forces, dit Bréchart, sont bornées comme notre intelligence. Hors de Dieu et de l'Eglise qui a tout prévu, tout réglé pour notre conduite en cette vie et notre sort dans l'autre, il n'y a point de salut!
Élie Maraval sourit, et son sourire seul pacifiait les discussions lorsqu'elles menaçaient de s'éterniser.
— Espérons pourtant, dit-il. L'espoir est permis à cette heure où l'on reporte sur l'année qui vient, et qui les accomplira peut-être, les rêves irréalisés, les grands desseins rompus. Ne sommes-nous pas tous gens de bonne volonté?
— Certes, dit Laugère... Nous pouvons différer d'avis, nous nous retrouvons toujours à travers nos sentiments : c'est l'essentiel. Puisque vous nous quittez demain, Constance, c'est ce soir que nous vous offrirons nos vœux... Ils vont déjà d'avance, soyez-en sûre, vers celle que vous conduirez ici par la main. Puisse la clarté de ses yeux et de son sourire rajeunir notre intimité, comme demain l'aube de l'an et du siècle qui s'ouvrent.
La soirée fut courte et l'on se sépara de bonne heure, Mme Sabattet devant se lever à quatre heures du matin. Toute la colonie passa une nuit agitée. Elie Maraval et
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Rréchart, seuls dans leur chambre, se défendaient contre un retour d'émotions pénibles. Ils auraient eu honte de se soustraire à la communauté du devoir qui les avait si simplement unis; mais le colonel ne pouvait s'empêcher de songer, avec une tristesse ravivée, à ceux qu'il avait perdus, et dont il voulait oublier l'aspect terrestre et périssable : ces formes de la vie, robustes et belles chez son fils, pleines de grâce chez sa fille, et que lui rappellerait, dans son maintien et ses gestes, la nouvelle venue. Méfiant par nature et parce que la vie lui avait enseigné à l'être, il se demandait aussi si la jeune Adrienne ne décevrait pas leur attente. Que savait-on de son caractère? Quelles obscures influences, venues du tréfonds originel, couvaient en elle?
Elie Maraval, après avoir bouclé sa valise, s'était assis devant sa table de travail, avait retiré d'un tiroir un paquet de lettres et des lettres une photographie : il avait contemplé avec une attention rêveuse les traits de la oetite Olga-Marie, puis il avait glissé l'image dans son portefeuille, comme pour emporter vivant un souvenir qui ne quittait point sa pensée. Lui aussi se demandait quelles impressions troublantes réservait l'inconnu? Pour(juoi les choses ne s'arrangeraient-elles pas au mieux? Il saurait gagner un cœur qui ne demandait sans doute qu'à s'épanouir... Mais sans regretter son adhésion, il gardait un malaise. Pourquoi ne pas se l'avouer? Il avait espéré que leur existence durerait inchangée longtemps encore. On entrait dans l'incertain : qu'en sortirait-il?
Mme Sabattet elle-même n'était pas sans éprouver quelque angoisse. Saurait-elle se faire aimer? Avait-elle agi pour le mieux? Quel témoignage d'affection ils lui donnaient tous, si généreusement! Quant à Guy Laugère et à Dorothée, ils étaient, lui, enchanté de ce tour-
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nant d'existence neuve, elle, avide déjà de consacrer se» soins à sa future nièce d'élection.
Il faisait encore nuit quand le break, lanternes allumées, se rangea devant le grand perron de bois. Mme Sabattet emmitouflée d'une pelisse parut. Dorothée l'installa avec une bouillotte chaude et des couvertures, insista pour qu'elle nouât autour de son cou l'écharpe de dentelle noire rabattue sur son chapeau. Elle multipliait les recommandations ; le colonel inspectait l'attelage et Laugère aidait Maraval à caser sur le siège les valises.
— Allons, il est temps, dit M. Bréchart, Maraval leur serra la main, Mme Sabattet leur cria un dernier au revoir. Iribarne, d'un léger appel de guides, mit Maroc au trot. Sans bruit, sur l'allée, puis sur le chemin feutré d'aiguilles de pins qui contournait le lac au nord, la voiture se fondit dans l'ombre; la clarté des lanternes faiblit, puis s'éclipsa...
Les habitudes de la Maison-Blanche continuèrent, mais la vie intense de Mme Sabattet qui en était l'âme y manquait, et aussi la douceur liante de Maraval.
M. Bréchart proGta de leur absence pour effectuer des travaux; grimpé sur les toits avec Pierre, il ressouda les gouttières, et, maniant la truelle et le rabot comme un maître ouvrier, il construisit un hangar pour les outils.
Guy Laugère enfermé au chaud dans son cabinet, pris d'une fièvre de travail, avança son livre d'une soixantaine de pages. Mlle de Kervo aidait Françoise et Gratiane à de minutieux nettoyages. Tous attendaient impa-
tiemtnent des nouvelles, quand Mme Sabattet écrivit que le transport de la jeune Adrienne, après une rougeole à forme grave, — et la réunion d'un conseil de famille pour les formalités de l'adoption officieuse, — ne permettaient pas leur retour avant une dizaine de jours. Elle donnait quelques instructions pour raménagemcut simplifié de la chambre de la jeune fille. Mais Dorothée avait son plan.
— Monsieur Laugère, rie pensez-vous pas que nous devrions faire une surprise à cette enfant?
Confuse, elle expliqua que le notaire de Vannes lui avait envoyé un peu d'argent, un vieux règlement de comptes oublié depuis des années : ne serait-ce pas gentil de tendre de cretonne la pièce et d'y mettre des meubles clairs?
— Certainement, nous nous associerons de moitié; à moins que notre ami Mathieu ne veuille lui aussi...
Mlle de Kervo rougit beaucoup :
— C'est que... je ne sais pas si le colonel nous approuvera; ses idées sévères sur l'éducation...
— Bon! dit Laugère, j'arrangerai cela...
Contre toute attente, M. Bréchart, si ses ressources ne lui permirent pas de prendre part à cette gâterie, s'offrit volontiers à servir de tapissier. Cette attention, qu'il n'eût pas eue jadis pour ses propres enfants, ^-^ élevés à la Spartiate, — toucha beaucoup Guy Lau" gère et sa partenaire dont le propre zèle avait quelque chose d'attendrissant; ils durent aller jusqu'à Biarritz pour trouver étoffes et mobilier à leur goût. Guy Laugère ajouta même une petite bibliothèque composée de livres de choix.
— Hum! j'aimerais autant un sandow et de la gymnastique respiratoire chaque matin, formula le coloUdl^ dont ce fut la seule critique.
— L'un n'empêche pas l'autre, dit Laugère conciliant. En huit jours la chambre fut achevée; elle était d'une
gaieté claire, avec sa tenture crème à petites fleurs mauves, son lit étroit, son armoire à glace, trois chaises et un fauteuil laqués blanc.
D'accord avec Mme Sabattet, le colonel et Guy Laugère liquidèrent la question des Soubeyre, le prêt qui leur permettrait d'agrandir leur maison. Par un jour de froid soleil qui irisait le lac, ils prirent le canot et, M. Bréchart ramant, atterrirent à la petite plage où le chien maigre les accueillit en remuant la queue.
Narcisse se montra le premier. A demi chauve sous son petit béret, court de jambes et empêtré de bras trop longs, sa figure, tantôt niaise et tantôt avivée de malice, trahissait son indolence d'homme faible.
— Hé bé! le beau temps vous amène. A votre service, messieurs!
— Merci, mon bon, dit Laugère, c'est pour vous que nous venons.
— Entrez donc...
Et comme pour la prévenir à temps, il cria très fort :
— Honorine, c'est ces messieurs!
Pénétrant dans la cuisine, ils virent se défiler vers la porte un grand gaillard à cheveux longs, souple comme une anguille et musclé comme un athlète.
— Eh mais! c'est Rodko! s'écria Laugère. Pourquoi vous sauver, mon ami?
Honorine, qui portait de larges boucles d'oreilles en or et un corsage neuf, parut embarrassée malgré son aplomb ; Narcisse prit une expression trouble.
— Je ne me sauve pas, dit le pécheur, dardant l'éclat aigu de ses yeux glauques, et montrant dans un large sourire ses dents de loup.