DEUXIEME PARTIE
Une fausseté cruelle sortait de ce visage glabre; ses pectoraux bombaient le maillot rayé; sa taille fine et son ventre plat fuyaient jusqu'aux cuisses nues, haut montrées sous le retioussis de la culotte de toile, et qui, liàlées par le vent et la mer, se tendaient rudes et parfaites. A le voir, on concevait la fascination qu'il exerçait sur sa tribu; comme modèle il eût ravi un peintre; et son galbe avait troublé des femmes de plus d'une sorte.
— Nous allons faire d'une pierre deux coups, dit Laugère. J'ai à vous parler aussi, Rodko.
L'occasion était bonne pour le catéchiser, et savoir si les pêcheurs d'Ysclet agréeraient son projet de le» relever, grâce à un travail moins dur et plus avantageux, qui, assurant leur bien-être, les moraliserait par l'hygiène et l'ordre dans le ménage.
Les Soubeyre échangèrent un regard, tandis qu'inquiet le pêcheur répondait, d'une voix rauque et un peu gutturale :
— C'est qu'il est grand temps que je m'en retourne.
— Vous êtes venu à pied?
— Que non. Ma barque est restée là-bas.
Il eut un geste dans la direction des roseaux, vers l'entrée du courant.
— Eh bien, je vous accompagne. Mathieu, je vous laisse un moment.
D'abord lui et Rodko marchèrent en silence.
— Je croyais que vous étiez mal avec les Soubeyre? Rodko, qui venait de déjeuner à l'auberge et de faire
sa paix particulière avec Honorine, — ce n'est pas sans raison qu'elle avait les yeux si brillants et les joues en feu! — répondit entre ses dents :
— Des histoires pour la pêche autrefois; ta présent, on ne se dispute plus : l'étang est à tout le mondi^, à moi comme aux uuires.
go SODS LES PINS TRANQUILLES
Le regard dont il souligna ces mots visa plus loin que les Soubeyre.
— On a beaucoup parlé de vous ces derniers temps, Rodko, et je dois le dire, pas à votre louange. Cette lane, votre compagne...
Le pêcheur eut un geste dédaigneux •
— Si on écoutait ce que les gens racontent!... Tant qu'à ce qui est de lane, écoutez un peu : M. Despeyron a le bras long de Paris jusqu'ici et il va la tirer de prison. Sûr! Il n'y a que des raenteries sur elle.
— Alors, elle n'a pas eu d'enfant? dît Laugère montrant qu'il était informé, car Cotiche, à l'oftice, avait jasé.
— Je ne sais pas si elle a eu un enfant, dit Rodko ricanant; ça s'peut bien, ça ne regarde qu'elle, c'te tille!
— Oui, mais l'enterrer dans le sable! ça regarde la Cour d'assises!
— Savoir! Reste à le prouver. Elle n'est tout de même pas si sotte que d'avoir choisi un endroit découvert à ce qu'on dit, et sous l'œil des gabelous!
Il ajouta, tranchant :
— Vous n'êtes pas juge ni curé pour m'interroger sur mes affaires! Et moi, je ne crains personne!
Guy Laugère se mordit les lèvres; s'il n'avait écouté que sa vivacité ordinaire!... Mais, puisque le pêcheur entendait parler d'égal à égal, à quoi bon l'indispoâer? Il répondit :
^-^ Soit! je ne tiens pas à vous sermonner; jusqu'à présent, nous vous avons montré que nous n'étions pas vos ennemis.
Rodko, trop fin pour ne pas deviner que ce préambule pouvait lui être profitable, répliqua cauteleux :
— J'ai jamais dit le contraire. La « Colonie » , jusqu'à présent, ne nous a fait que du bien.