‹ Sous les pins tranquillesChapitre 25 sur 132 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

— Et nous ne demandons qu'à vous en faire encore. Il expliqua son idée : la pêche côHère rendait peu et

devenait un métier plus harassant chaque jour. Tendre des filets en pleine nuit, rester des heures les jambes dans l'eau, il le reconnaissait, c'était pénible. Mais au large, le poisson ne demandait qu'à se laisser prendre. La sardine donnait à foison, et on ramait entre des bancs de maquereaux. Si on dotait les pécheurs de canots à pétrole, combien leur labeur serait allégé ! Guy et ses amis pourraient former une société de patronage qui, pour amortir un peu le capital déboursé, prélèverait un tant pour cent sur les bénéfices; car expédié par grandes masses à Bordeaux, Toulouse ou Paris, le poisson rapporterait gros et les pêcheurs s'enrichiraient. Rodko l'écoutait d'un air têtu et fermé. Seul un don complet n'eût pas éveillé ses soupçons, et il se serait moqué par-dessus le marché des gens assez naïfs pour faire un pareil cadeau; dans cette réserve de parts que Laugère concevait surtout pour garder un contrôle sur des associés d'aussi minces scrupules, Rodko, méfiant, flairait un piège et une exploitation.

— Eh bien, dit Laugère, qui s'attendait sinon à de la reconnaissance, du moins à quelque satisfaction, que dites-vous de cela?

— Le pétrole coûte cher.

— Nous le payerons.

— Nous ne connaissons pas ces machines-là.

— C'est très simple, des mécaniciens vous l'apprendront.

— C'est bon à faire peur aux poissons, ces bateaux-là.

— Ne dites pas de bêtises, vous savez bien que vous rapporterez des pêches miraculeuses.

Rodko secoua la tête :

— Vous vous entendez aux livres, m'sieur le profes-

seur, mais moi je suis pêcheur de père en fils. J'ai pas

confiance en ces engins-là.

Laugère, piqué au jeu, multiplia les démonstrations : en vérité, l'entêtement des simples était sans bornes; est-ce que l'on serait réduit, tous arguments épuisés, à supplier Rodko de faire l'essai pour le plaisir ou l'honneur?

Celui-ci s'arrêtant, fit face avec une brusquerie soudaine :

— M'sieur Laugère, pour l'heure, il est tard si je veux rjentrer avant la marée. Voulez-vous, on en reparlera?

— C'est ça. On en reparlera.

Rodko lui fit un signe de tête royal et s'éloigna très vite en se dandinant. Le soleil nimbait ses longs cheveux jaunes et faisait luire ses cuisses nues. Laugère, qui, masqué par un pin, le suivait du regard, vit tout à coup une jupe rouge sortir du taillis, une forme féminine se cramponner par surprise aux épaules du pêcheur. 11 reconnut la tignasse emmêlée, le visage de faunesse de Martine Soubeyre; repoussée d'une bourrade, elle s'éloignait côte à côte du beau Rodko avec une servilité de jeune animal. Laugère, mécontent, retourna vers l'auberge : « Voilà, pensait-il, un drôle impudent et une gamine bien précoce! n Constance avait raison, elle tournait à la coureuse, Martine, et il fallait décider au plus tôt ses parents à la laisser mettre en apprentissage.

Il retrouva Bréchart assis sur un dés bancs de bois, en face de Narcisse et d'Honorine, attablés en face de lui et qui parlaient avec animation.

— Ah! m'sieur le colonel, pouvez-vous croire, protestait Honorine; nous, prendre plaisir à soûler le pauvre monde! C'est pas à craindre de gens comme nous, pas vrai, Narcisse? Tenez, Narcisse peut vous le dire, il ne boit jamais rien entre ses repas.

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