‹ Sous les pins tranquillesChapitre 28 sur 132 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

l'exécuteur des grandes transformations du littoral gascon prédites par Guy Laugère, cela seul eût suffi pour exciter leur curiosité. La rencontre fortuite du jeune homme, à Dax, au cours d'un arrêt de deux heures, avant le passage de l'express, et l'impression due à son attitude et à ses propos, devaient laisser à leur souvenir cette hantise augurale qui désigne, avec une mystérieuse certitude, les êtres appelés à jouer plus tard un rôle aussi singulier qu'important dans notre destinée.

— Que faire à la gare? avait dit Maraval. Il n'y a point de buffet, à peine une buvette. Si vous m'en croyez, nous irons en ville nous restaurer d'une tasse de lait, devant un bon feu. Dax, en raison de ses bains de boue pour rhumatisants, a des hôtels thermaux confortables.

Un omnibus cahotant les avait conduits vers l'un d'eux, à travers le pont sur l'Adour d'où l'on aperçoit les ruines de l'ancien château.

Maraval déclina discrètement au bureau son titre de médecin, qui pouvait valoir à sa compagne quelques égards. En effet, la gérante les installa elle-même dans un petit salon chauffé, où une accorte servante brune leur apporta à déjeuner. Cette pièce ouvrait, par une baie soutenue d'un entre-colonnes et masquée de hautes plantes vertes, sur le grand salon vide où l'odeur de l'encaustique des parquets dominait de vagues relents pharmaceutiques.

— Vous serez toujours mieux là que dans la salle d'attente, dit Maraval, résolu à ne permettre à Mme Sabattet aucune imprudence et à la ramener valide au bercail.

Elle lui jeta un regard de reconnaissance. A côté, une porte s'ouvrit, et une grosse voix à l'accent local prononça :

— Comment, Esbros dort encore? Je vais le secouer, moi! Il a beau avoir son compartiment réservé, le train ne l'attendra pas plus de dix minutes! Eh! mademoiselle, servez-nous ici! Savez-vous ce que prend M. Esbros? Oui, ce qu'il prend? Serait-ce votre taille, que vous rougissez, la belle...? Hein, pour son petit déjeuner? Deux œufs au jambon et du thé? Le breakfast à l'anglaise, c'est plus chic! Eh bien, pour moi, un « simple » chocolat avec des tartines grillées. Et vivement!

On n'entendit plus qu'un léger bruit de chaises et de tasses : la servante dressait le couvert sur une petite table. Une voix que Maraval reconnut pour celle de la gérante, sauf que de sucre elle était devenue vinaigre, gronda :

— A quoi pensez-vous, Emélie? Pour M. le souspréfet et son ami M. Esbros, les assiettes à filet doré et le grand service à thé, voyons !

— Nous aurons un voisinage illustre, chuchota Mme Sabattet; un peu vulgaire, le fils de Despeyron! Je ne me rappelais pas qu'il le fût autant.

— Les nouvelles couches sociales! dit Maraval. Elles ont brûlé l'étape, selon l'expression de Paul Bourget. Le népotisme parlementaire se révèle là dans sa cynique candeur. Despeyron, actuellement ministre, malgré ses humbles origines, est devenu puissant, grâce à la coalition d'intérêts qui le soutiennent, à quelques succès de tribune et à la plus habile entente des affaires. C'est un des plus gros budgétivores : son fils cadet régente cette circonscription; son fils aîné est préfet de la Dordogne; quatre neveux occupent des places rémunérées ; tous ses amis, tous ses clients ont part à l'assiette au beurre; pas un garde champêtre ni un facteur n'est nommé en dehors de lui. Et les marchands de vins qu'il protège sont ses grands électeurs.

Il se tut. Des voix se firent entendre, celle de tout à

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