‹ Sous les pins tranquillesChapitre 29 sur 132 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

l'heure et une autre, d'un timbre chaud et mordant qui, par la secrète signification incluse dans le choix des mots et leur prononciation, indiquait une personnalité.

— Tu sais, Pierre, nous avons tout de même le temps de déjeuner; mon auto viendra nous prendre. Veinard, dire que tu seras ce soir à Paris! N'oublie pas de « tanner » mon paternel pour qu'il me nomme, au premier mouvement qu'il signera, à Fontainebleau ou à Rambouillet.

— Tu lui es plus utile ici, mon vieux Jacques, dit Pierre Esbros.

— Oui, je le renseigne; mais c'est l'exil. Crois-tu que je m'amuse? Quand je pense aux restaurants du boulevard, aux boîtes à musique de la Butte, j'en ai des bouffées de chaleur. Tu n'oublieras pas de lui raconter « exactement » l'incident de l'inspecteur d'académie : il faut qu'il saute, ce coco-là! Et dis-lui aussi d'avoir à l'œil le nouvel ingénieur des ponts et chaussées : sa bobine ne me revient pas. Ce doit être un calotin!

Mme Sabattet et Maraval, qui se regardaient en silence, eurent le même sentiment de pudeur; on ne soupçonnait pas leur voisinage; aussi Maraval toussa et dit assez haut pour être entendu :

— Je vais au bureau vérifier sur l'horaire l'heure de notre arrivée.

Dans le salon on pas résonna sur le parquet, entre les palmes vertes de la baie passa un regard qu'ils sentirent les détailler.

— Qui est-ce ? fit à mi-voix celui qui était resté à sa place.

— Je ne sais pas, des <« personnages sans intérêt »> , répondit en baissant la voix et avec un probable haussement d'épaules Pierre Esbros, rassuré par l'aspect de cette dame sans âge et de ce voyageur modeste.

— Il n'y a pas de personnages sans intérêt, surtout en province, répondit Jacques Despeyron qui avait appris à ses dépens à tempérer son u je m'en Bchisme » de quelque méfiance.

il ne se dérangea d'ailleurs pas, occupé qu'il était à mordre à belles dents dans son « toast » .

— Et tu crois, reprit-il, que le chemin de fer et la piste automobile qui transformeront la région des lacs iront plus vite que tu ne pensais?

— Le patron en est persuadé,

— Que d'argent à gagner pour d'autres que toi et moi! soupira Jacques Despeyron avec un regret sincère; et dire que tu ne veux pas prélever, ce qui serait bien licite pourtant, ton droit de conseil et d'intermédiaire, hein ! ne fût-ce que des actions à l'œil de la société automobiliste. Et puis, sur les marchés à passer avec les entrepreneurs...

Pierre Esbros répondit avec un calme ironique :

— Mon cher, l'honnêteté est encore le meilleur des calculs. Les coquineries finissent toujours par se payer; vois Panama.

— Il y a les plus malins, hasarda l'autre.

— On peut toujours les faire chanter, dit Esbros; contre quelqu'un d'intègre il n'y a pas de prise : la calomnie s'use les dents.

— Pour cela il faut être bâti ea fer, dit Jacques Despeyron; moi, j'ai des besoins...

— E^t moi, j'ai de l'ambition.

— Ton mérite te le permet. Oh ! je ne te flatte pas,.. Je sais ce que tu vaux, et mon père aussi... Tu iras loin !

— Sait-on jamais!.,.

— Le patron n'oublie jamais les siens. ••

— Que le ministère tombe...

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