DEUXIEME PARTIE
— Tu te retrouveras maitre des requêtes au Conseil d'Etat ou auditeur à la Cour des comptes.
— Ce n'est pas cela qui m'intéresse; je voudrais brasser les hommes, jouer sur leurs intérêts, sur leurs convoitises; être député, sous-secrétaire d'Etat; savourer la Gèvre de la lutte et du pouvoir, voilà qui vaut la peine de vivre ! . . .
— Trop de risques... Une grosse sinécure et le riche mariage, tel est mon blot, dit Jacques Despeyron.
— L'action par elle-même est pourtant passionnante : comment peux-tu te résoudre à n'être qu'une limace du budget? Ce pays est beau, il est grand; c'est pour le servir que je voudrais devenir une force et une influence.
— As-tu entendu Sarah Bernardt, dans Lorenzaccio, dire à Philippe Strozzi : « Prends garde à toi, Philippe, tu as pensé au bonheur de l'humanité » ?
— Eh bien?
— Eh bien, dit le sous-préfet avec une finesse inattendue, je ne savais pas que tu fusses chimérique à ce point. Est-ce qu'on fait le bonheur d'un pays? Est-ce qu'un pays est reconnaissant envers ceux qui se dévouent à lui? La France sera aussi ingrate pour toi, va, que le dernier des électeurs. Et moi, naïf, qui croyais que tu travaillais pour toi? Serais-tu un homme dangereux, Pierre?
Sous la blague, Esbros perçut un avertissement. Il répliqua avec une amertume indéfinissable :
— Oh! ce que j'en disais! Tu sais, on a comme cela des velléités; au fond, je te ressemble, j'ai des appétits.
— A la bonne heure! Tout pour la tripe, et après nous le déluge!
— Si nous allions fumer une cigarette dehors?
— Pourquoi? On est bien ici...
— Les murs ont des oreilles et tu ne sais pas parler bas.
— Tu crois? faisait la voix inquiète du sous-préfet. Calions alors !
On entendit la porte se refermer.
— Je vous avoue, dit .Mme Sabattet, que je serais curieuse de voir de près ce Pierre Esbros, car l'autre...
Brusquement la porte s'ouvrit; le sous-préfet, curieux après coup, passait la tête : son visage de jeune pro- «onsul romain, lourd et barbu, grimaça de dépit aimable :
— Oh! pardon! Mme Sabattet! Le docteur Ra...ma...
— Maraval.
— Je vous eusse présenté mes hommages plus tôt, madame, si j'avais su... Comment, c'est vous qui étiez là?
Elle eut un sourire spirituel :
— Mon Dieu! oui, monsieur, c'étaient nous, les... « personnages sans intérêt »...
— Excuse-toi, mon vieux, fit le sous-préfet ennuyé et pourtant réjoui de l'embarras qu'allait éprouver Esbros.
Celui-ci sortit de l'ombre du couloir : sa figure impérieuse commandait l'attention par on ne sait quelle disparate entre le long nez busqué d'aigle et le court menton proéminent. Les cheveux noirs bouclant sur un front haut, la fine moustache coupée aux ciseaux et soulignée sous la lèvre inférieure d'une virgule de poils, à la mode du dix-septième siècle, le teint mat, et surtout d'admirables yeux ardents, assez sauvages, complétaient cette figure originale éclairée d'ardeur insatisfaite.
Il s'inclina :
— Soyez assez généreuse, madame, pour pardonner à ma sottise. Sans avoir eu l'occasion de vous apercevoir depuis des années, j'aurais bien dû vous deviner...
Il s'arrêta de peur de paraître niais et devint rouge, mais son sourire avait tant de jeunesse et de séduction que Mme Sabattet, trop au-dessus d'une atteinte irré-
DEUXIEME PAHTIE 93
fléchie pour s'en trouver blessée, ne put lui en vouloir,
— Si M. Maraval, fit-elle, ne vous garde pas rancune, je ne serai pas plus rigoureuse que lui.
— Le docteur Maraval a laissé un trop beau nom de dévouement envers la science et ses malades, dit Esbros, pour que je ne le prie pas d'agréer mes sincères excuses.
Maraval, incapable de résister à des regrets ainsi présentés, inclina la tète avec bonté.
Quelques phrases de politesse échangées...
— Mon ami, dit le sous-préfet, l'heure avance... Dehors, les deux hommes arrêtés devant une belle
auto, attendirent que Maraval et sa compagne fussent montés dans le médiocre omnibus. Ils se retrouvaient à la gare où Jacques Despeyron, relancé par un gendarme accouru à bicyclette lui apporter un pli, invoqua une occupation urgente et, ayant serré plusieurs fois les mains de son ami, en lui répétant : « N'oublie rien ! » disparut avec son auto.
Pierre Esbros, visiblement désireux de faire oublier sa légèreté, s'approcha respectueusement de Mme Sabattet au moment où le train entrait dans le hall et où le chef de gare, déférent, s'apprêtait à faciliter le départ de « M. le chef du secrétariat particulier du ministre « .
— Madame, voulez-vous bien avec M. Maraval accepter deux places dans mon compartiment réservé? Ce me sera une faveur, la preuve que vous m'avez réellement absous...
— Merci, monsieur, fit-elle malicieusement, mais nous avons des billets de seconde...
Encore était-ce sur les instances de Maraval, car d'habitude elle ne craignait pas les troisièmes, où elle se trouvait avec des gens complaisants, et dont le naturel « peuple » l'intéressait toujours.
Pierre Esbros rougit encore, humilié de son privilège superflu, et dit :
— En ce cas, madame, m'autorisez-vous, si ma présence ne vous est pas trop importune, à voyager avec vous et M. Maraval, jusqu'à Bordeaux?
— Vous en êtes le maître, dit-elle avec une affabilité de grande dame, et si la compagnie de vieilles gens paisibles ne vous fait pas peur...
Déjà un homme d'équipe avait ouvert la portière, chargeait dans les filets les valises et sacs de voyage.
— Nous serons seuls ici aussi, dit le docteur avec une bonhomie où la malice perçait à peine.
Pierre Esbros, ayant échangé deux mots et une poignée de main avec le fonctionnaire à casquette blanche, s'assit à côté d'eux.
— Madame, dit-il avec l'air d'un collégien contrit mais heureux, c'est une bien absurde façon de m'iniposer à votre indulgence, mais je ne me serais pas pardonné de ne pas vous exprimer mon sincère désir de vous être agréable, à vous et à la petite société d'élite qui vous entoure. Je l'ai dit récemment à M. Laugère, et il vous l'a peut-être répété. . .
— Prenez garde, dit Mme Sabattet en le menaçant joliment du doigt; M. Laugère ne m'a pas caché, au contraire, que vous comptiez bouleverser, au plus grand profit des aubergistes, une solitude que nous nous flattions d'avoir découverte et transformée, un pays que nous aimions pour la simplicité de ses mœurs et la belle santé rustique de ses habitants.
— Mais... dit Esbros.
— De plus, je ne vous cache pas que j'ai l'oreille fine et que j'ai entendu votre conversation avec M. Despeyron; ne vous en prenez qu'à vous, monsieur : vous n'ignoriez pas que vous pouviez être écouté. Ne disiez-