‹ Sous les pins tranquillesChapitre 31 sur 132 · DEUXIEME PARTIE 9b · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE 9b

VOUS pas que la réalisation de ces projets était imminente?

Pierre Esbros la regardait depuis qu'il se tenait en face d'elle, dans ce minuscule salon roulant, en cette demi-intimité imprévue, moins étrangers du fait de leur bizarre entrée en relations ; et plus il la regardait, plus il subissait, et il s'en étonnait, l'attraction qu'exerçait cette femme point jolie, nullement jeune, et cependant inoubliable pour qui avait subi l'empire de sa voix et de son regard, et admiré ce visage où brillait la flamme de l'esprit.

Il répondit avec franchise :

— Je n'ai pas caclié, madame, à M. Laugère, les intentions du ministre...

— Peut-être aussi les vôtres...

— Les miennes, pourquoi le nier? Mais j'ai assuré M. Laugère que je m'efforcerais d'apporter, je veux dire de faire apporter à ces projets les ménagements de nature à vous gêner le moins possible et à vous assurer les avantages pratiques de ces grands travaux.

— Je le sais; mais, monsieur, est-il donc indispensable que vous bouleversiez cette nature paisible? Si ce n'est pour nous, qui sommes gens à comprendre l'intérêt public et à nous y sacrifier pour peu qu'il nous est démontré, du moins n'aurez-vous pas pitié de ce pays presque inconnu encore, si loin de tout, sans besoins et sans vices, qui respire dans la grande paix, comme le domaine de la Belle au Bois dormant, et qui se passerait très bien, je vous assure, de tous les bienfaits de la civilisation?

Pierre Esbros répondit avec une précision ferme : il n'ignorait pas que le progrès matériel détruit les vieilles coutumes et le recueillement des sites; mais il savait aussi ce que ce même progrès procure : la fécondité des

ressources, le bien-être, le mouvement des idées, la vulgarisation, — oui, il fallait bien lâcher le mot, — des Spectacles de beauté. C'était un sacrilège contre la vie que cette région peu habitée, riche en forêts, merveilleuse par la poésie de la sylve et la fraîcheur de ses étangs, restât en dehors du grand effort collectif qui voue les sociétés à l'adaptation supérieure des énergies. Pourquoi, lorsque des villas se mireraient dans l'étang Bleu, — rien n'empêchait que la commune, en vendant les terrains, imposât des types de constructions gracieuses, — pourquoi, lorsqu'une belle route balustrée borderait l'eau, le paysage en serait-il gâté? Le chemin de fer et la piste automobile pouvaient passer entre Géglosse et l'étang d'Osques, assez loin pour que les hôtes de la Maison-Blanche n'en fussent pas incommodés?

— Connaissez-vous donc si bien notre coin de terre? dit Mme Sabattet.

— N'y ai-je pas vécu toute mon enfance? répliquat-il. Cette pauvre ferme dégradée et disjointe que vous avez achetée, madame, à la mort de mon père, je la revois dans ma mémoire lointaine bien plus pauvre encore : la salle basse, où je couchais sur un sol de terre battue, n'éiait séparée que par une cloison de planches de la bauge du porc et du poulailler. C'est quand je pense à tous les taudis misérables, que je rêve de faire élever partout des logis sains où l'air et la lumière entreraient à flots.

Il parlait sans rancœur ni ferment d'anarchie. Si ses origines et l'orientation de ses idées le portaient à vou- I

loir l'amélioration du sort des classes laborieuses, c'était la suite, chez lui, d'opinions réfléchies. Ses grandes ambitions, que peu à peu il se laissa aller à confier à Mme Sabattet, gagnée de plus en plus au charme attirant de sa parole et de son esprit, oui, ses ambitions, si

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