DEUXIÈME PARTIE
elles disaient la puissance, comptaient la faire servir au bien commun. Il avait vu trop souffrir les humbles avec patience et courage, pour ne pas s'atteler à leur émancipation. Mme Sabattet en cela ne pouvait que le comprendre, et ils se trouvèrent d'accord pour parler des Universités populaires, auxquelles chacun d'eux s'était intéressé, dans des quartiers différents. Mme Sabattet l'écoutait avec cet instinct de sympathie compréhensive qu'elle témoignait à toutes les convictions généreuses et sincères. Induite à une conGance soudaine, et cédant à ce besoin de prosélytisme qui, chez elle, gardait toujours une douceur de persuasion maternelle, elle le regarda bien en face :
— Vous allez me juger indiscrète, tant pis! Je n'ai pas été du tout choquée quand vous avez dit à M. Despeyron que vous aviez de l'ambition, — vous en avez donné d'assez nobles motifs, — mais je l'ai été horriblement quand vous avez concédé que vous lui ressembliez, et que vous aviez aussi des appétits.
Esbros rougit :
— Je ne suis pas un ascète, je suis un homme jeune et passionné; mais peut-être me ferez-vous l'honneur de croire que ses appétits et les miens différeront toujours.
— Oui, car j'ai encore dans l'oreille sa réponse grossière... Pourquoi êtes-vous à tu et à toi avec cet homme?
Pierre Esbros répondit à Mme Sabattet par un semblable élan de franchise ; il le pouvait d'autant mieux que Maraval, pour les laisser causer, lisant le journal, s'était isolé à l'autre bout du wagon. Esbros dit :
— Avant de connaître les Despeyrou, je n'étais rien. Après avoir dissipé à Paris, comme un nigaud, — pour quels misérables plaisirs ! — la mince succession de mon père et l'héritage de ma tante, j'étais appelé à moisir en
98 SOUS LES PIXS TRANQDILLES
province, maître clerc dans l'étude du notaire Labaste, ou avocaillon aux causes incertaines. Despeyron, qui n'était alors que sénateur, a eu besoin d'un secrétaire; il a un coup d'oeil juste sur les bommes et il a deviné que je pouvais le servir. J'ai su me rendre indispensable par mon application au travail, peut-être aussi par une certaine promptitude d'idées : j'avais dès lors un appui pour ma carrière. Quelques réserves que m'inspirent sa moralité et son caractère, — et je vous confie là ce que je n'ai dit et ne dirai à personne, — j'ai rencontré chez lui une protection qui, pour être fondée sur notre intérêt commun, ne m'en a pas moins été réconfortante et profitable. Connaître Despeyron, c'est entrer dans sa famille et dans la gens de ceux qu'il sert parce qu ils le servent. Favori du père, je devais être le familier du fils. A quelque épreuve que se sentent parfois soumises en moi certaines délicatesses, je marche dessus, parce que j'entrevois le but. Un hasard heureux, une bifurcation; que Despeyron veuille soutenir un jour ma candidature et me voilà député ! Ce jour-là je me charge de mon propre avenir!
Il releva le front avec une expression d'audace qui frappa et émut Mme Sabattet :
— Vous m'inspirez un vif intérêt, dit-elle, et la loyauté de vos aveux me touche; c'est pourquoi je m'inquiète des compromissions que vous inflige le contact journalier de vos maîtres; car croyez-vous que ceux dont vous parlez vous laisseront prendre votre essor? Ils vous garderont leur prisonnier... ou leur complice.
— Non! dit Esbros avec énergie, car j'entends rester les mains nettes; la prudence à défaut d'honneur me le dicterait. Dès lors, je ne dépends que de ma volonté.
— Ils pourront toujours vous readre à l'obscurité. Votre rôle actuel est enviable et brillant. Vous participez
au pouvoir et à sa griserie, à son atmosphère de vanité et de jouissance; mais alors qu'ils ont, eux, la base solide de l'argent et position prise dans la société, vous vivez sur l'incerlain; leur caprice n'a qu'à vous rejeter, un rival peut vous supplanter...
Le visage de Pierre Esbros s'était obscurci : ces mots répondaient trop à l'exacte conscience qu'il avait de sa situation pour ne pas le faire souffrir.
— C'est pour cela que je les ménage... — et plus bas il ajouta : puisqu'il le faut!
— Mais ils voudront vous plier à leur ressemblance, et il y a tant de tentations... et de toute sorte.
Mme Sabattet pensait que tel qui résiste à l'appât sordide de l'argent, peut tomber sur une de ces femmes dont la force malsaine démoralise, corrode, comme un acide, les plus mâles volontés. Pierre Esbros résisterait-il à certains vertiges?
Il la devina et repondit :
— Tenez, madame, vous admirez comme moi, j'en suis sûr, le peintre de la Comédie humaine, le gigantesque Balzac, et cet admirable roman des Illusions perdues. J'ai souvent pensé à Rubempré, dont heureusement pour moi je n'ai ni le caractère ni la faiblesse. Là oh il a succombé sous le poids du succès facile et la trahison des envieux, je sais bien que je ne romprai pas et tiendrai tête à la meute. Si le sort me trahissait, je serais moins lâche que lui, et saurais mourir.
Elle le contempla avec une admiration combative et une pitié sincère.
— Pourquoi, dit-elle, avez-vous choisi ce métier de politicien, alors qu'il y aurait de si nobles emplois pour une activité comme la vôtre?
— Mon père est mort à la peine pour faire de moi quelqu'un; est-ce notre faute si ceux qui détiennent le
pouvoir sont presque toujours des avocats? Les autres professions sont trop absorbantes ou incompatibles avec celle-là. Seule, elle s'offre à un ambitieux pressé de réussir : de la salle des Pas Perdus à la Chambre, il n'y a guère de démarcation : la parole est encore ce qui agit le plus sur les hommes.
II se ressaisit :
— Mais, madame, je suis confus de m'être laissé aller à divaguer ainsi devant vous. C'est la première fois depuis des années que je montre, à quelqu'un qui puisse me comprendre, le fond de mon cœur. Prenez-vous-en à la respectueuse sympathie que je ressens, et que je vous garderai... Je suis bien peu, mais si vous ne dédaignez pas à l'occasion le dévouement de Pierre Esbros...
Qu'il lui parlât ainsi, il le jugeait surprenant; et il ne pouvait s'en empêcher, tant le subjuguaient les beaux yeux et l'attraction lumineuse de ce visage.
— Vous aurez aussi en nous, monsieur, dit-elle, des amis lointains qui penseront plus d'une fois à vous. Mon crédit est faible; si cependant, je puis jamais vous servir, adressez-vous à moi en conOance. Et si un jour vous aviez besoin de venir retremper vos forces dans l'air pur de votre pays natal , à défaut de la ferme paternelle, la Maison-Blanche vous traitera en visiteur bienvenu.
Il remerciait avec tact et mesure; il sentait qu'il ne laisserait pas de lui une image indifférente, et aussi que l'heure qu'il venait de passer en cette compagnie compterait pour lui dorénavant. A la station qui dessert Arcachon, il regagna son compartiment de premières, car le secrétaire général de la préfecture devait, fit-il pour s'excuser, l'attendre à Bordeaux sur le quai...
Un assez long silence suivait; Maraval, depuis longtemps absorbé dans la contemplation du paysage, ne lisait plus son journal.
— Ce Pierre Esbros est intéressant, dit Mme SabaUet, et malgré ce que je démêle eu lui de trouble et de bouillonnant, somme toute il me plaît. Et vous, qu'en pensezvous?
Maraval avait répondu :
— Je ne sais trop... Je me réserve... Sa conduite le jusera...
Tandis que Maraval s'occupait de leur installation à l'hôtel du Grand-Roi, à Tours, c'est avec un battement de cœur que Mme Sabattet s'était vu introduire par la sœur tourière dans le parloir du couvent, grande pièce froide et que rendaient plus froide encore le jour luisant de ses fenêtres à rideaux de mousseline, la rigidité des chaises et des fauteuils en reps sombre collés aux murs à panneaux bruns.
La dernière fois qu'elle était venue — dix-huit mois auparavant — elle n'apportait que quelques friandises et de bonnes paroles, rien de comparable aux sentiments d'anxiété, de compassion, à cette conscience de l'irrévocable qui émouvaient aujourd'hui son cœur et engageaient sa résolution.
Humblement importante, la sœur tourière reparut :
— Notre mère vous recevra tout à l'heure. Voulezvous bien d'abord me suivre à l'infirmerie?
La bouche cousue et les yeux baissés, elle éluda toute réponse sur la santé d'Adrienne Curzal : la sœur infirmière donnerait les renseignements. Celle-ci, le visage macéré, haute et droite dans sa robe noire, attendait au seuil de la petite pharmacie où elle pria Mme Sabattet d'entrer.
— Vous venez voir cette chère enfant, dit-elle, elle nous a donné bien de rinquiétud€; mais la fièvre est tombée ce matin et le médecin nous tranquillise.
Sa voix était calme; son sourire éclairait ses traits comme un rais de lumière glissant sur une surface opaque. Mme Sabattet, une fois de plus, fut frappée de ce caractère propre aux visages des religieuses, leur impénétrabilité. Entre cette sœur, ses vertus certaines et son àme à elle, avec ses qualités et ses défauts, quelle infranchissable distance ! Cette apparente absence d'émotions humaines la glaçait toujours. Elle demanda des détails que la sœur donna avec une sérénité neutre, semblant accepter d'avance les arrêts d'une volonté suprême : aussi bien la guérison que la mort.
■ — L'état moral de cette petite nous préoccupe plus que sa santé. Vous allez en juger par vous-même.
Poussant une porte, elle introduisit Mme Sabattet dans rinBrmerie. Une odeur fade, un jour terne, une paix incolore y régnaient sous la protection d'une Sainte Vierge en plâtre. Entre la double rangée de lits, des carpettes grises menaient aux tables de nuit en noyer. Sur le parquet ciré à glace, des paillassons ronds espacés guidaient les pas et amortissaient tout bruit. Adrienne reposait seule, au fond de la pièce. Mme Sabattet en approchant aperçut ses cheveux tirés sur le front, le profil amaigri ; et quand les yeux bleus se tournèrent lentement vers elle, elle n'y lut qu'une pénétrante méfiance, soulignée par la tristesse découragée du sourire. Elle avait connu une Adrienne pas très jolie, du moins harmonieuse avec son charme encore enfantin. Elle ne s'attendait pas à cet aspect misérable, et sa pitié s'en émut. Le visage brouillé, les épaules osseuses témoignaient d'une époque ingrate, où la maladie et la crise féminine confluaient : le papillon tardait à sortir du cocon grisâtre.
DEUXIEME PAHTIE 103
— Voici madame qui vieut prendre de vos nouvelles, (lil !a sœur.
Et elle se mit au pied du lit :
— Eh bien, Adrienne, vous ne dites rien à votre protectrice, qui a fait un fatigant voyage pour vous prouver l'intérêt qu'elle vous porte?
L'adolescente eut un accès soudain de désespoir, «t jetant ses bras au cou de Mme Sabattet inclinée sur elle :
— Oh! ne m'abandonnez pas!... Maman est morte, sœur Agnès est partie, je n'ai plus personne qui s'intéresse à moi!...
Un bhuue se peignit sur le visage de la religieuse :
— .Mon enfant, vous offensez Dieu en n'acceptant pas avec résignation l'épreuve qu'il vous envoie, et vous manquez de reconnaissance envers les sœurs aussi bien qu'envers vos camarades.
Mais les sanglots suffoquaient la jeune filîo. Mme Sabattet, devinant qu'elle n'obtiendrait quelque conGance que dans un libre entretien, n'osait prier la sœur de les laisser seules ensemble; elle appuya tendrement contre sa poitrine le visage désolé, imposa la protection de ses mains sur le frêle corps et dit avec bonté :
— Non, mon enfant, je ne vous abandonnerai pas. Vous allez d'abord me faire le plaisir de guérir, parce que ça, c'est le plus prepsé!
— Je ne guérirai jamais, madame, je suis trop malheureuse.
Elle ajouta avec une recrudescence de peine :
— Il n'y avait qu'une sainte qui m'aimait ici, c'était sœur Agnès...
L'infirmière dit :
— Ne prononcez plus ce nom ; la discipline, Adrienne, vous commande de vous soumettre sans révolte à l'autorité de ceux qui ont en garde votre éducation.
1(U sous LES PINS TRANQUILLES
Une jeune religieuse souriante, au doux visage d'enfant, se faufilait dans la salle :
— Sœur Véronique, dit-elle à voix basse, notre mère vous demaride. Elle recevra madame (ici, une salutation) quand celle-ci jugera qu'elle a suffisamment causé avec sa petite amie.
— Je vous laisse donc, madame, dit la sœur Véronique avec le même calme, cependant que sœur Flore, gentiment, tapotait l'oreiller d'Adrienne et lui lissait ses cheveux châtains sur le front, sans se laisser rebuter par un mouvement de tète brusque.
Elle apportait une chaise près du lit :
— Vous me trouverez, madame, dans la pharmacie, dit-elle, où j'attendrai votre bon plaisir : prenez tout notre temps.
Mme Sabattet s'assit auprès de la jeune fille et la regarda longuement, avec une douceur grave; la tâche serait-elle donc pour elle plus difficile qu'elle n'avait cru? Aurait-elle du mal à se faire supporter et aimer? Combien elle lui semblait étrangère, inconnue, cette âme en formation, pétrie par des influences dont elle ne discernait pas la nature et la puissance, éloignée peut-être d'elle par l'inexplicable fluide qui anime les antipathies comme les sympathies!... A peine au bord de son élan de dévouement et de sacrifice, voilà qu'elle se heurtait à l'obligation de persuader et de guérir.
Elle épiait sur ces pauvres traits tourmentés des ressemblances qui l'eussent peut-être guidée : mais rien du père, rien de la mère ne semblait s'inscrire dans l'expression douteuse de ce visage de transition entre la fillette et la femme.
Un seul indice la mettait sur une voie d'espoir : Adrienne avait poussé un cri de tendresse et de douleur... Cette sœur Agnès! Elle était donc capable d'aimer?...