DEUXIEME PARTIE
Elle lui prit la main et se mit à lui parler bas. D'abord les paroles affectueuses parurent laisser Adrienne insensible, puis elle répliqua : d'elle-même elle se tamponna les yeux de son mouchoir, s'accouda sur le côté, répondit à celle qui lui parlait avec une délicate intuition de la souffrance et des mots qui l'adoucissaient. Leur entretien dura longtemps, et quand Mme Sabattet le conclut par ces mots :
— Voulez-vous, Adrienne, que je vous serve de mère?...
— Oh! oui, madame, s'écria la jeune fille avec une lueur soudaine dans ses yeux bleus, merci, vous êtes bonne, merci!...
— Vous viendrez avec moi de bon cœur?
— Emmenez-moi d'ici, ou j'y mourrai!
Mme Sabattet causait maintenant avec la supérieure.
Sœur Marie-des-Anges, sous un béguin blanc en arceau liserant sa capuche de laine noire, montrait, dans l'encadrement ovale de blanche toile empesée, un visage que rajeunissait l'intelligence et qui gardait, malgré l'ascétisme creusé aux plis sérieux des lèvres, un air de race et cette finesse qui vient de l'usage du monde. Bien née et d'esprit cultivé, elle montrait la compréhension d'un être qui avait dû souffrir des misères de la vie avant de s'élever au renoncement. Séparée de Constance Sabattet par l'incompatibilité de la foi et de l'incroyance, elles sympathisaient par la noblesse d'un idéal semblable de beauté morale.
Si Constance ne pouvait lui dénier ces qualités de distinction spirituelle, sœur Marie-des-Anges, de son côté, admettait que Mme Sabattet voulût le bien et le fît dans la mesure permise à une àme qui n'était pas éclairée par les intuitions d'en haut. Cherchant ce qui pouvait
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les rapprocher, ces deux bonnes volontés concordaient avec le muet étonnement que des voies si opposées les acheminassent au même but.
La supérieure disait, d'une voix d'une voix qui aurait pu paraître une voix de salon si sa parfaite simplicité n'en excluait toute afféterie :
— L'intérêt que nous nous devons de porter à nos pensionnaires nous fera certainement regretter Adrienne et déplorer qu'elle n'achève pas son éducation auprès de nous. Cependant, je ne puis que me réjouir de la maternelle générosité qui vous porte à vous occuper entièrement d'elle. L'atmosphère du couvent ne peut convenir à toutes les natures. Adrienne s'étiolait. Je crois la connaître pour l'avoir beaucoup observée : sous sa langueur et sous l'atonie actuelles couve un tempérament passionné. Il y a quelques semaines, sous l'empire d'une de nos sœurs, celle qu'elle vous a nommée, personne de mérite, mais trop nerveuse et trop possessive pour continuer des rapports aussi délicats que ceux qui doivent unir les maîtresses aux élèves, oui, Adrienne, sous cet empire, ne rêvait que de se consacrer à la vie religieuse, parlait de faire, dès que l'âge le lui permettrait, son noviciat et de prononcer ses vœux. Cette adoration en Dieu masque souvent, chez des jeunes filles encore peu éclairées, un attachement exclusif — et d'ailleurs très pur — à la créature. Nous proscrivons ces liens, qui, sans rien avoir de répréhensible en eux-mêmes, stimulent maladivement les nerfs d'une grande enfant, et contreviennent aux règles de notre Ordre qui interdisent les amitiés particulières. C'est pourquoi sœur Agnès...
La supérieure eut un de ces sourires ecclésiastiques qui laissent entendre plus qu'ils n'eu disent :
— Sœur Agnès, dont le zèle a été blâmé, a quitté le
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couvent et est allée faire une retraite dans une de nos maisons, à Rome. La révolte et le cliagrin disproportionnés manifestés par votre future pupille m'ont prouvé que cet éloignement était sage, mais témoignent aussi chez cette enfant d'une puissance de sentiment que vous saurez diriger. Oui, je ne crois pas que cette jeune fille ait la vocation du cloître. Sa santé physique et morale se trouvera bien d'être transplantée dans un autre milieu, pourvu qu'elle y conserve ses bons principes religieux. Son regard perspicace sonda Mme Sabattet qui ne fit aucune objection.
— En ce moment, continua-t-elle, il y a arrêt de croissance dans l'esprit d'Adrienne, une paresse qui ne laisse soupçonner en rien ce que, rétablie, consolée, elle pourra montrer d'application et de bonne volonté. Bien que son caractère manque d'expansion, je suis persuadée, si vous savez la prendre, — et pourquoi ne le sauriez-vous pas? — qu'elle se montrera peu à peu à vous telle qu'elle est : très impressionnable, aimante, facile à rebuter, aimant le travail qu'on lui rendra agréable. Vous aurez à vous défier de sa tendance aux illusions, à surveiller en elle une imagination déréglée, à mettre de l'ordre pratique dans ce cerveau instable. Vous la disciplinerez par des habitudes régulières et...
Elle s'arrêta :
— Àlais vous avez sans doute autant d'expérience que moi, et je m'excuse de vous renseigner ainsi sur un être dont vous connaîtrez bien vite les replis secrets.
Constance Sabattet répondit :
— Avant de me faire une impression personnelle, je suis bien aise de connaître votre jugement : car pendant des années vous avez vu des fillettes et des jeunes filles de toute sorte, alors que rien ne m'a préparée à la tâche que j'assume.
— Je ne suis pas inquiète, dit la supérieure, pourvu, si vous me permettez ce conseil, qu'à une grande douceur vous ajoutiez une réelle fermeté. C'est la règle qui est le fond solide sur lequel s'édiGe toute éducation. Il faut qu'Adrienne oublie ses rêves chimériques de noviciat et son amitié romanesque pour sœur Agnès ; à son âge, l'oubli viendra promptement.
— Ma seule crainte, dit Mme Sabattet, est que nous menons, dans une province reculée, au fond des bois, une existence sans distractions, et que notre compagnie sera un peu sévère pour cette enfant.
— Qu'elle se sente aimée et comprise, dit sœur Mariedes-Anges, et tout ira bien.
Une même émotion les rapprocha :
— Vous nous l'aviez conGée, dit la supérieure, et nous vous la conûons à notre tour. Elle porte un poids plus lourd que les autres en raison de sa naissance : puisse votre sagesse la diriger dans la bonne voie pour son bonheur et le vôlre !
Ces deux femmes si loin l'une de l'autre par leurs idées, spontanément, se serraient la main, mettant dans cette étreinte le meilleur de leurs aspirations et de leur charité.
Mme Sabattet, de retour à l'hôtel, raconta tout à Maraval :
— Il est entendu que vous consulterez demain avec le médecin du couvent, vous saurez ce que nous devons penser de la santé de notre ûlle d'adoption et si un traitement particulier s'impose. Pourvu que la pauvre petite ne prépare pas de la tuberculose?
Maraval, après avoir conféré avec son confrère, ne constatait, en dehors d'une fin de bronchite, aucune menace immédiate, rien que du lymphatisme. L'iode,