DEUXIEME PARTIE
l'arsenic et surtout l'air de la mer seraient les meilleurs remèdes.
Quelques jours se passèrent en formalités légales; la convalescence d'Adrienne s'améliorait rapidement. Mais un revirement singulier se faisait en elle. Des regrets inattendus lui venaient de quitter ces lieux qui, quelques jours auparavant, semblaient lui être devenus intolérables, comme si elle regrettait les souvenirs qu'elle laissait, les heures de recueillement aux ofGces, la lampe des études du soir, les récréations où les groupes se promènent, où les amitiés se nouent et se dénouent. Etait-ce de quitter l'endroit où avait vécu celle qu'elle se désolait de ne plus revoir? Etait-ce une appréhension de l'inconnu?
— Cette enfant est étrange, disait Constance Sabattet à Maraval.
Il répondait :
— Il faudra beaucoup de patience.
— Est-elle jolie? Est-elle laide? je me le demande sans pouvoir me faire une réponse précise.
— Ni l'un ni l'autre, elle n'est rien encore. Laissezla sortir d'elle-même, se transformer, se développer.
Maraval, avec un intérêt professionnel et une sympathie venue du cœur, s'attachait à cette vie incomplète, imparfaite, en mue. Il savait que dans la nature rien ne procède que par une lente et insensible évolution. Et puis, sur ce visage indécis, il lui avait semblé voir passer, comme une ombre fugitive, un reflet de la ressemblance de l'enfant qu'il n'avait jamais vue, de sa fille lointaine ou morte...
Un landau de place fermé emportait Mme Sabattet et sa filleule; car maintenant que la situation de l'orpheline était régularisée par l'adoption officieuse, elle avait sur elle les droits d'une tutrice joints à la protection
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tendre d'une marraine. C'est ce dernier nom que lui donnerait Adrienne.
La jeune fille, engoncée dans sa pèlerine d'uniforme, sous un petit canotier plat que débordaient les nattes serrées de beaux cheveux châtain doré, se tenait droite sur l'un des coussins, les mains jointes sur ses genoux, dans une attitude de bienséance convenue rappelant le couvent qu'elle venait de quitter pour toujours.
Calme et insensible en apparence, mais les yeux rougis, elle se taisait, énigmatique, regardant sous un blafard soleil avant-coureur de neige défiler les vitrines des magasins et, à la traversée d'un pont, miroiter la Loire verdàtre.
" Que découvrirai-je, pensait Mme Sabattet, quand craquera ce vernis froid de l'éducation qu'elle a reçue? '• Et, sinon déçue, du moins troublée de sentir entre elles le silence de tant de choses inexprimées, elle parlait à Adrienne d'une voix posée, lui désignant tel monument ou lui faisant remarquer tel aspect de vieux jardin. Adrienne regardait les rues et les passants d'un air morne et cependant étonné, comme si ce décor qui ne lui était pas absolument étranger, pour avoir certains jours assisté aux grandes cérémonies du culte à la cathédrale, s'imposait à elle sous des aspects insolites et nouveaux.
Mme Sabattet revoyait les adieux du couvent, le baiser mort de l'infirmière, la charmante effusion de sœur Flore, des étreintes de camarades ; et elle entendait les dernières recommandations que la supérieure avait faites à celle qui quittait le bercail. .Idrienne avait beaucoup pleuré et, sitôt gravi le marchepied de la Toiture, s'était tamponné les yeux de son grand mouchoir de pensionnaire, avec une fermeté qui semblait de bon augure. Constance éprouvait des sentiments d'une