DEUXIÈME PARTIE
intensité inattendue : elle connaissait une joie soudaine de possession, ce sentiment qui donne à la maternité tant de force et de suavité. Elle se répétait : a Adrienne est à moi, à nous... » Elle éprouvait un immense allégement : oui, elle avait été bien inspirée; oui, elle accomplissait son devoir; oui, si en dehors même de toute sanction religieuse nos actes ont un sens et une importance dans l'ensemble des phénomènes de la vie, en aimant déjà Adrienne que son père avait ignorée et sa mère délaissée, elle se conformait à la loi de justice et d'équilibre qui détermine l'harmonie générale et qui concourt aux fins universelles.
A l'hôtel, une chambre communiquant avec la sienne était prête à recevoir la jeune fille; et des vendeuses de magasins convoquées arrivèrent avec de gros paquets destinés à renouveler le trousseau de toile sans ornements. Elles déplièrent du linge festonné, des bas, de jolis tabliers, deux robes de confection dont l'essayage fâigea des retouches, des chapeaux, un manteau de voyage : le tout d'une simplicité élégante qui laissait bien loin en arrière la coupe surannée de l'uniforme du couvent. Adrienne fut étonnée de pareille libéralité et prit plaisir à quitter sa vieille robe et son corsage noirs pour un coquet tailleur bleu marine. Un cordonnier vint lui essayer différentes paires de chaussures. Une coiffeuse vint lui laver ses cheveux qu'ensuite Mme Sabattet lui arrangea d'une façon seyante, ce qui changea l'expression de ce visage trop maigre et donna au regard plus d'éclat.
Elle dit, confuse :
— Vous me gâtez beaucoup, madame... — elle se reprit — marraine.
— C'est un plaisir pour moi, ma chère. Regardezvous dans cette glace, vous trouvez-vous mieux ainsi? Préféiez-vous une autre coiffure?
— Non ! Je détestais les cheveux tirés en arrière à la chinoise, mais on y était forcé.
— Dorénavant, on ne vous contraindra plus; vous connaîtrez une liberté que vous ignoriez, et il ne tiendra qu'à vous d'en user raisonnablement. Jusqu'à ce que vous m'ayez contrainte à découvrir que je me suis trompée sur votre compte, j'aurai toujours la plus grande confiance en vous, je serai avec vous d'une complète franchise, et je vous demande de me témoigner la même loyauté. S'il vous arrivait de mal faire ou de commettre une sottise, accusez-vous-en franchement : je ne vous gronderai que lorsqu'il le faudra. Une seule chose me ferait horreur : la dissimulation et le mensonge. Vous ne me choquerez jamais en me disant la vérité.
Adrienne la regarda avec une attention singulière, et rougit :
— Ma... marraine, puis-je vous avouer que j'ai un grand désir?
— Dites, ma chère enfant, et si je puis le réaliser...
— J'ai écrit dans mon lit cette nuit, en cachette, une lettre à sœur Agnès, bien que sachant que cela m'était défendu; j'espérais que sans que vous vous en aperceviez, je pourrais l'envoyer. J'ai voulu la jeter dans la boîte qui est près de la porte de l'hôtel, et puis je n'ai pas osé, j'ai eu peur de vous...
— Vous savez donc l'adresse de votre amie?
— Elle me l'a donnée en partant.
— Eh bien, qui vous empêche d'envoyer cette lettre?
— Quoi! ^^>us me le permettriez?
— Pourquoi pas?
— Oh! il n'y a rien de mal, je voulais seulement l'informer que je quitte le couvent et lui dire que je l'aimerai toujours et n'aimerai jamais qu'elle.