DEUXIEME PARTIE
— Vous savez où est la boite; en descendant déjeuner, vous jetterez vous-même votre lettre.
Adrienne ouvrit de grands yeux, une reconnaissance infinie se peignit sur son visage : ce fut son premier rayon de clarté, il la transfigura; Mme Sabattet devina que sa filleule pourrait un jour devenir belle.
— Comme vous êtes bonne! dit la jeune fille. Mais vous ne me demandez pas à lire cette lettre? Au couvent, on lisait tout ce que nous écrivions.
— Vous n'êtes plus au couvent, vous allez vivre avec nous.
Et Mme Sabattet contempla l'adolescente : sous la gaucherie de son adaptation, dans sa robe neuve, avec ses cheveux bouffants autour des tempes, elle gardait son air de grande fillette mal poussée, mais semblait déjà un autre être.
Il y eut un silence, Adrienne hésitante reprit :
— Alors, vous ne trouvez pas mal que j'aimais sœur Agnès?
— Non, si elle était bonne pour vous et si elle vous conseillait toujours le bien.
Adrienne rougit; cet appel direct à sa conscience réveillait en elle le débat intime qui la tourmentait tant : puisqu'on lui avait reproché, comme si elle agissait mal, de subir l'influence de 'a sœur, cette influence, qui la disposait à la révolte, était-elle donc irréprochable?
On pouvait lire le travail de sa pensée sur son visage; elle rougit encore plus :
— Consentiriez-vous, ma... marraine, à voir la lettre que je lui écrivais?
— Quelle nécessité?
— C'est que je ne voudrais pas qu'il y eût rien de coupable.
— Pourquoi y aurait-il quelque chose de coupable?
— Parce que j'ai désobéi en lui écrivant, et que cela n'était peut-être pas bien de ma part.
Mme Sabattet, qui l'observait avec l'intérêt anxieux et charmé de découvrir une âme secrète, s'ouvrant pour elle seule, répondit :
— Cela ne regarde que votre conscience, Adrieune. La jeune fille parut peinée.
— Mais puisque je vous demande de me dire franchement ce que vous pensez de cette lettre?
— Suivrez-vous mon avis si je vous le donne?
— Oh! oui, car je ne voudrais rien faire qui vous déplût.
Cet élan du cœur toucha Mme Sabattet qui n'eut qu'à étendre la main; toute rouge, Adrieune tirait de la coiffe de son vieux chapeau la lettre en question; Mme Sabattet la lut attentivement. A part l'exaltation romanesque et des phrases évidemment empruntées aux actes de foi et d'amour des prières, cette lettre ne trahissait que l'extrême jeunesse et l'innocence de celle qui l'avait écrite.
Tour à tour oppressée et haletante, Adrienue épiait le visage de Mme Sabattet qui, avec flegme, replia le papier et le lui rendit sans parler.
— Vous n'êtes pas fâchée contre moi? demanda Adrienue craintive.
— Pas du tout. Pourquoi le serais-je?
— Est-ce que je dois envoyer ma lettre?
— Vous le pouvez.
— Mais vous pensez quelque chose?
— Oui, je pense que puisqu'on avait reproché, à tort ou à raison, à votre amie de vous aimer trop, vous lui feriez peut-être du tort, soit qu'on lise sa lettre au couvent de Rome ou qu'elle doive la remettre à son