DEUXIEME PARTIE
directeur, en prouvant par ces expressions excessives l'empire qu'elle avait sur vous...
— Elle m'aurait fait marcher nu pieds sur du verre brisé ou mettre ma main dans le feu. Cependant, depuis que vous avez causé avec moi, je me demande s'il n'y avait pas un peu d'exagération dans mes sentiments?
Mme Sabattet sourit, sans prendre parti, mais ce sourire était si beau et si indulgent qu'Adrienne lui dit, avec une nuance de dépit :
— Je ne suis encore qu'une enfant, n'est-ce pas, et je dois me laisser guider par ceux qui ont de l'expérience?
Elle eut un geste gracieux et déchira sa lettre en morceaux :
— Je ne veux plus l'envoyer.
— Vous écrirez une autre lettre si cela vous plaît; je ne vous demande qu'une chose, c'est de ne jamai? wous cacher de moi.
— Je vous le promets.
— Nous serons amies, je le vois...
Adrienne vint s'agenouiller et assise sur le tapis, appuyant sa tête contre les genoux de Mme Sabattet, pénétrée par cette grâce qui émanait d'elle comme d'un fluide :
— J'avais tant besoin d'être aimée, voyez-vous..., je me sentais si seule : mon père est mort, m'a-t-on dit, depuis longtemps. Est-ce que je l'ai jamais connu?
— Non, Adrienne.
Et Mme Sabattet craignit que l'altération de sa voix ne la trahît.
— Ma mère ne m'aimait guère, n'est-ce pas?
— Pourquoi?
— • Elle venait si rarement me voir, elle ne me faisait jainftîft sortir, elle avait l'air si préoccupée d'elle-même,
son petit miroir, sa houppette de poudre... elle me parlait de gens et d'histoires que je ne connaissais pas... Je devinais que ma vue ne lui faisait aucun plaisir... Vous, au contraire, que rien ne forçait à vous intéresser à moi, j'avais la conviction que vous m'aimiez. Mais pourquoi m'aimiez-vous, c'est ce que je ne me suis jamais expliqué... J'aurais dû mieux vous montrer ma grafitude, mais je ne savais pas, une gêne me paralysait... Il y avait un mystère que je ne comprenais pas...
— Et maintenant?
— Maintenant, j'ignore presque tout de mon passé; je sais cependant qu'il y a une tache sur ma naissance.
— Qu'est-ce qui vous le fait croire?
— J'ai entendu chuchoter des grandes, j'ai eu un jour une douleur, oh! une douleur telle que je ne sais comment j'ai le courage de vous la confier. L'une d'elles, une noble, fière comme les monts, disait à l'autre que ma mère était une femme de rien...
— Qu'entendait-elle par ces mots? demanda Mme Sabattet émue, jugeant que la douloureuse investigation du chirurgien valait mieux qu'un emplâtre émollient de bonnes paroles.
Adrienne se cacha le visage de ses mains et fondit en larmes.
— Elle a dit que maman n'était pas mariée et n'avait pas une vie recommandable... Est-ce vrai, madame, est-ce vrai?
— Votre mère est morte, ma chérie : votre seule pensée doit être de la plaindre et, si vous le pouvez, de garder sans amertume son souvenir. Sa conduite ne regardait qu'elle. Vous êtes trop jeune pour savoir et juger certaines choses.
— Me les direz-vous plus tard?