TROISIEME PARTIE
changé les rideaux de fenêtres, et le soin avec lequel étaient rangées les armoires à linge.
On traversa le village, immuable depuis six ans, pas même une maison neuve : toujours l'auberge aux rideaux rouges dans la grande rue, une épicerie, le boucher, le boulanger... Sur la place, la mairie et la poste. On longeait des maisons basses aux toits inégaux, des hangars ; des chats rôdaient furtifs, des chiens maigres flairaient le ruisseau bourbeux... La route, s'infléchissant entre les sables des dunes couvertes de pins, aboutissait à cent mètres de là, devant la minuscule gare, avec son quai de débarquement. Des piles de bois nu et rose, frais de résine, débité en longues solives, s'entassaient par blocs symétriques; le long bouvier Jean-Baptiste, puissant, placide, guidait entre eux ses bœufs graves et venait charger son char.
Dorothée descendit de voiture : l'horloge de la petite salle d'attente la rassura. Une grande femme jaune, Mme Jacolle, derrière un grillage de bois, lui sourit : c'était le chef de gare. Elle vivait là avec un garçonnet bossu, gnome aux yeux bridés et au sourire malin. Elle élevait dans de vieilles caisses à claire-voie des lapins ; ses poules et son coq circulaient entre les rails, une chienne boiteuse les en chassait dès qu'arrivait un train.
Mme Jacolle leva le nez de dessus ses feuilles d'avis :
— Vous venez chercher Mme Sabattet et M. le docteur?
— Oui, répondit Dorothée, est-ce que votre horloge marche bien?
— Encore assez. Ils ne vont pas tarder. Si vous voulez entrer dans ma cuisine pour vous chauffer?
— Merci, je suis bien là.
Elle se mit à faire les cent pas, regardant si un nuage de fumée ne montait pas de la cime des arbres, écou-
tant si la brise n'apportait pas un roulement lointain. Pourvu qu'ils n'eussent pas eu d'accident! Un coup de sifflet la fit tressaillir. Le petit train débouchait au tournant : une locomotive de vieille marque, la cheminée en tromblon, et deux wagons à plate-forme, avec un seul compartiment de premières. Dorothée sentit son cœur battre à grands coups, et des bouffées de chaleur empourprèrent ses joues. Avant d'avoir aperçu les arrivants, elle souriait; dès qu'elle eut reconnu le chapeau de Mme Sabattet, les larmes lui vinrent aux yeux; elle s'élança, et avec volubilité :
— Vous avez fait un bon voyage, vous n'êtes pas trop fatiguée? Bonjour, monsieur Elic! Bonjour, ma mignonne. Attendez que je vous aide à desceui.'. .!...
Mme Sabattet souriai*t, heureuse : oui, le voyage s'était bien passé, et comment eût-il pu en être autrement, avec toutes les attentions du docteur? Adrienne cependant avait encore toussé.
— Bonjour, Pierre. Gratiane va bien?
Et Mme Sabattet ajoutait :
— Non, merci, je n'ai pas froid; puisque vous avez eu la gentillesse de m'apporter une boule chaude, Adrienne va mettre les pieds dessus.
Mlle de Kervo attendrie contemplait tour à tour son amie et la jeune fille; comme celle-ci semblait frêle, comme il faudrait l'entourer de soins! Tandis qu€ Maraval et Iribarne transportaient les colis, Dorothée jetait un chàle sur les épaules d'Adrieune qui se laissait faire, ne -revenant pas d'étonnement à se découvrir une tante aussi énorme; elle en eût conçu quelque crainte si les regards et le sourire de Mlle de Kcrvo ne l'avaieui rassurée.
Elle vivait un rêve éveillé et confus, dépaysée pai tant de sensations nouvelles et de ne plus respirei