‹ Sous les pins tranquillesChapitre 41 sur 132 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

l'atmosphère tiède du couvent. Privée de cette protection invisible que tisse jour à jour la continuité des pensées et des actes, elle éprouvait une anxiété vague; mais la présence de sa marraine et de l'oncle Elie lui apportait malgré tout une sensation de bien-être et de sécurité. Tout rétonnait. Le voyage, pour elle qui n'avait vu le monde qu'à travers la chapelle, le dortoir, les salles d'études et le jardin du couvent, l'envahissait d'images rapides et contrastées comme celles de la fièvre. Après la secousse bienfaisante de sa grande conversation avec Mme Sabattet, un travail régressif s'opérait en elle : la lutte sourde de celle qu'elle avait été et de l'Adrienne emportée dans une existence insolite, vers des visages nouveaux. Cette crise ne pouvait cesser immédiatement ni modifier du jour au lendemain ses habitudes de silence et de vie concentrée. Dorothée, qui la contemplait avec une sympathie un peu déçue, finit par retrouver dans at air réticent ses propres impressions de pensionnaire, jadis, ce repliement d'àme particulier aux jeunes êtres sur qui a pesé une discipline étroite. Tendre, son intuition pénétra le mystère de ce caractère en formation :

u Pauvre petite, pensa-t-elle. Elle aussi a dû souffrir de l'indifférence de sa mère ! Qui sait quelles divinations lui en seront venues? Peut-être soupçonne-t-elle obscurément qu'elle n'est pas comme les autres? »

Quand la voiture arriva devant la maison des Soubeyre, Honorine était encore plantée sur le seuil pour i saluer et aussi pour apercevoir l'étrangère; Constance Sabattet dit :

— Regardez, Adrienne, voilà l'étang d'Osques. La Maison Blanche, que vous ne pouvez guère apercevoir dans l'épaisseur des pins, est juste en face, sur l'autre rive.

Elle se tourna vers Mlle de Kervo :

— Honorine Soubeyre parait radieuse aujourd'hui.

— Grâce à VOUS; son mari a touché à Mont-de-Marsan la somme que vous et ces messieurs leur prêtez, et elle fait déjà les rêves de Perrette avec son pot au lait. Destribats, l'entrepreneur, a promis de leur envoyer tout de suite les maçons et les charpentiers.

Cependant, à la Maison-Blanche, M. Bréchart et Guy Laugère, chacun selon sa nature, laissaient percer leur attente : le colonel s'occupait à renforcer avec du fll de fer et des pieux une brèche à la haie de clôture faite par Noiraude et la Roussette. Guy Laugère, de sa chambre, avec une lorgnette de théâtre, fouillait les rives du lac; il avait essayé ensuite, tentative vaine, de mettre de l'ordre sur sa table de travail ; finalement, il s'était condamné à lire un sévère article de sociologie, en s'interrompant vingt fois pour venir à la fenêtre. Les aboiements joyeux de Janus le mirent brusquement debout et il s'élança dans l'escalier avec une vivacité de jeune homme. C'est par déférence pour Bréchart et pour ne pas lui fausser compagnie, qu'il avait laissé aller seule Mlle de Kervo au-devant de Constance Sabattet. Il comprit à l'idée de la revoir combien elle lui était chère, et, au souienir de certaines heures vides le soir, à quel point elle lui avait manqué. L'avoir adorée passionnément pendant tant d'années, et avoir vu vieillir cette affection restée si pure, donnait à son culte une ferveur unique et presque religieuse. L'arrivée d'Adrienne l'agitait aussi : n'ayant jamais eu d'enfant, il s'imaginait ressentir l'éveil tardif d'un instinct inassouvi. Il se la représentait, grassouillette, blanche comme le lait, cheveux d'un blond de chaume, un petit Fragonard au nez retroussé. Bréchart au contrairela voyait mince et droite, racée à l'exemple d'Henri d'Auves son père, un peu altière avec le nez aquilin et un menton accusé.

Page 1