TROISIEME PARTIE Ï
Adrienne émerveillée tendit les mains pour frôler les longues oreilles et la fourrure grisâtre. Peureuses, les bêtes s'enfuyaient. Moins méfiante, une mère lapine, entourée de sa portée mouvante et culbutante, collait au grillage son nez; on voyait se refléter dans ses gros yeux vernis un peu de ciel et d'arbres, cependant que ses flancs s'enflaient et s'abaissaient d'un souffle précipité.
Adrienne connut ensuite le pigeonnier, la niche de Janus qu'elle caressa et l'étable, la laiterie avec ses grands pots de grès et ses jattes, la baratte de verre où se faisait le beurre.
— Nous sommes, expliqua Constance Sabattet, forcés de vivre sur nos réserves, comme Rofcinson Crusoé dans son ile. Si vous aimez les fleurs, vous pourrez jardiner avec moi. Les roses fleurissent ici de mai à décembre. Voyez ces mimosas qui vont bientôt s'épanouir. Dans les serres sont des plantes grasses et des fleurs rares. Vous apercevez d'ici le lac, où vous pourrez prendre des bains l'été ; la grande mer n'est qu'à vingt minutes de distance : ce sera notre première promenade. Et maintenant, chère enfant, que vous avez une notion de la Maison-Blanche, peut-être ne serez-vous pas fâchée de ranger vos affaires et de vous reposer. Allez et venez à votre guise; si quelque chose vous manque, réclamez-le; chacun ne demande qu'à vous être utile et à vous aimer.
Adrienne remontait dans sa chambre ; son linge avait été mis en ordre par Dorothée. La jeune fille éprouva un vif plaisir à se retrouver seule et à passer en revue ses impressions. Comme tout cela la déroutait! Ne sortait-elle pas d'un rêve et n'allait-elle pas se retrouver dans son lit au couvent, quand, dans l'aube sombre, la vieille sœur Basilice claquait des mains, en criant :
— Debout, mesdemoiselles, debout!
Elle revoyait l'infirmerie où elle avait grelotté et brûlé de fièvre, la sœur Véronique et son austère regard, le joli sourire de sœur Flore... Elle pensait à sœur Agnès avec amour et regret; mais ces sentiments, au contact de sa vie nouvelle, s'altéraient; elle ne les éprouvait plus ni si intenses, ni si directs, comme si son cœur, jadis si vibrani, s'anestbésiait. Elle rougit de plaisir en découvrant sur la table un joli buvard-écritoire; elle l'ouvrit et vit une bande de papier sur laquelle était écrit : « De la part de tante Dorothée. » Ainsi ce n'était pas assez de lui avoir préparé cette jolie chambre, on s'efforçait de la combler encore de menues attentions! Elle trempa la plume neuve dans l'encre violette. Si elle écrivait à sœur Agnès? N'était-ce pas une occasion, et du moment que sa marraine l'y avait autorisée...
Mais elle ne put se décider h tracer la première ligne. Une coupure séparait sa vie passée de sa vie présente • elle n'aurait plus su exprimer à celle qu'elle avait tant aimée des sentiments aussi exaltés qu'autrefois. Comme elle avait bien fait de déchirer la lettre qu'elle avait fait lire à Mme Sabattet !
Inventoriant sa chambre avec un bonheur recueilli, l'espoir heureux que ce c©in serait bien à elle, elle tomba en arrêt devant la petite bibliothèque où Guy Laugère avait placé quelques livres de choix. Un, d'abord, attira ses yeux par sa simplicité : c'était un livre de messe, et à la première page elle lut : « Pour Adrienne » et dessous « son vieil oncle Bréchart « . Elle relut avec émotion quelques prières; la rude figure du colonel se représenta à elle. Dès le premier instant, elle avait ressenti pour lui un grand respect. Mais dans le mystérieux entraînement des sympathies, c'est vers Maraval qu'elle se sentait le plus attirée, peut-être parce qu'elle était plus familiarisée avec lui. M. Laugère non plus ne lui déplaisait pas.