‹ Sous les pins tranquillesChapitre 44 sur 132 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Les livres placés sur les rayons étaient joliment et diversement reliés : les Contes d'Andersen, la Petite Fadette, François le Champi, Paul et Virginie, Rohinson Cruêoé... Tiens, voilà le nom inconnu, prononcé tout à l'heure par sa marraine.

Elle étendit la main : Rohinson Crvsoé ! Un livre qui ne fût pas uniquement scolaire était pour elle chose étrangère; sans doute les prix du couvent, rouges et dorés sur tranches, lui avaient conté d'édifiantes histoires où les vertus chrétiennes triomphaient des persécutions, où la palme du martyre couronnait les élues. Mais ces livres étaient le prolongement des leçons qu'elle apprenait, tandis qu'aux premiers mots, Rohinson Crusoé, jeté par la tempête dans l'île déserte, lui révélait des sensations enivrantes. Elle sympathisait avec le héros, avec ses travaux et sa forteresse de planches, avec son perroquet, avec les premiers grains de blé poussés par foitune dans le creux d'un rocher, et surtout avec l'invincible terreur que lui cause, sur le sable, l'empreinte d'un pied nu!... Elle entrait par l'imagination dans l'au delà des choses, discernait au temps et à l'espace des perspectives insoupçonnées. Et c'était pour elle la révélation d'un monde.

La vie habituelle reprit son cours, si régulièrement tracée dans des limites invariables, que d'abord la présence d'Adrienne détonna un peu. Discrète cependant, à peine apportait-elle une gêne aux conversations, et elle y figurait avec une douceur sans éclat. Tous eussent préféré la voir plus exubérante, plus gaie, et pourtant

l'appréciaient de ne point manquer de tact. Tout au plus si ses silences paraissaient quelquefois gênants, en raison de la différence d'âge qui la séparait de ces âmes mûries par la scigesse et à qui rexpérience laissait une secrète méfiance envers l'inconnu. Rien cependant ne démentit le bienveillant intérêt que chaque membre de la « Colonie » s'efforça de lui témoigner.

La première, Mlle de Kervo l'avait résolument adoptée : tant et si bien que Constance Sabattet dut modérer son zèle et ses gâteries. Elle voulait qu'Adrienne fût élevée avec bonté, en personne responsable et libre, mais que cependant elle sentît une direction. Elle s'en expliqua avec sa volonté nette; Dorothée, qui se constituait déjà la servante volontaire de la jeune fille, dut se soumettre à la voir s'occuper de l'entretien de sa chambre et de la propreté de ses effets. Constance trouva naturel aussi qu'Adrienne à table aidât à rendre de légers services et n'en laissât pas tout le poids à Mlle de Kervo et à Françoise. Mais elle sut, avec son doigté habituel, imposer ses désirs sans avoir besoin d'en faire des ordres.

Avant tout, il importait de ne pas fatiguer l'orpheline, mal remise de sa maladie. De faciles besognes ménagères seraient une distraction plus qu'un travail. Celui-ci voulait d'ailleurs un plan d'études concerté; l'important était de rendre l'acclimatation aussi douce que possible. Quelques exercices au piano suffiraient pour les premiers temps. Il fallait d'abord qu'elle se fît une santé physique et morale. Pour la première, des cures de repos au soleil pendant les deux heures qui suivaient le déjeuner, des exercices respiratoires gradués sur l'indication d'Elie Maraval; pour la seconde, des entretiens calculés pour donner à sa réflexion un aliment, et aussi le travail intérieur qui se ferait en elle en assistant à certaines conversations du cénacle.

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