TROISIEME PARTIE
Mme Sabattet gardait un souci : Adrienne restait fragile ; elle eût voulu hâter les bons effets du climat et de cette vie au grand air. Maraval en profita pour proposer d'appeler le docteur Fagalde : il comptait bien obtenir, celui-ci venu, que sa vieille amie se laissât elle-même examiner. Elle expiait à présent son voyage et rémotion qui s'y était jointe. Elle se plaignait toujours un peu, — encore fallait-il insister, tant elle détestait parler d'elle, — d'oppressions soudaines et douloureuses. Maraval depuis assez longtemps remarquait les sinuosités et les battements de l'artère à ses tempes ; elle avait des crampes la nuit, et les chevilles gonflées. Se trouvait-il devant une maladie de cœur? Ne devait-il pas plutôt penser à la forme chronique du mal de Bright, à une insidieuse inflammation du rein? Ses doutes le reprenaient, avec l'anxiété singulière qu'il éprouvait à porter un diagnostic, depuis l'erreur déplorable commise par lui jadis, erreur qu'il se reprochait comme un homicide, sans s'arrêter aux apparences qui servaient d'excuses à son indubitable bonne foi.
Le souvenir de ce tri.ste secret le poursuivait. Quel démenti donné à sa confiance en lui-même ! Combien désormais il se sentait ignorant, prêt à douter des symptômes les plus certains ! Il revoyait l'homme qu'il avait involontairement perdu : un professeur de l'Ecole de Droit, que la toux et des accès de fièvre avaient conduit à un état cachectique lamentable. Appelé en consultation, puis chargé du traitement, il avait, comme tout semblait l'y autoriser, conclu à une bronchite tuberculeuse. Seule l'autopsie, pratiquée sur le désir de la famille, avait révélé une pleurésie avec épanchement purulent : faite à temps, une ponction de la plèvre aurait pu être le salut.
En vain Maraval évoquait-il des cas où sa clairvoyance avait dépisté le véritable mal, assuré la gué-
rison. Dans la même maison que lui habitait un ingénieur italien soigné pour un cancer et déclaré perdu. Appelé une nuit, et supplié par la femme de faire une piqûre de morphine, il s'y était refusé avant tout examen ; sur son conseil, un chirurgien appelé en hâte reconnaissait un abcès périnéphrétique : l'ingénieur, opéré d'urgence, guérissait trois mois après. Une autre fois, il arrachait à la mort une jeune ouvrière, supposée au dernier terme de la grossesse; il diagnostiquait une énorme tumeur fibreuse : grâce à lui, l'intervention chirurgicale se produisait à temps.
Et ces deux sœurs, qu'un praticien ignorant tuait de purgatifs, faute d'avoir pu distinguer chez toutes deux une appendicite très grave : là encore le bistouri sauveur faisait son offlce. Oui, il avait eu alors la certitude que ce qu'il avait appris n'était pas inutile; il avait éprouvé, à voir ces malades rétablis, une joie réconfortante et profonde. N'importe, ceci ne rachetait pas cela! Dès qu'un homme a assumé la redoutable responsabilité de soigner ses semblables, il ne lui est pas permis de se tromper : ni l'opinion ni la loi ne l'absolvent de l'erreur, de l'oubli, du manque de précautions. En vain Elie Maraval se disait-il : « J'ai sauvé l'ingénieur italien, la jeune ouvrière de Montrouge, les deux institu* triées de la pension Tinacre. n II n'en avait pas moins, par faute lourde, laissé mourir un être. Il se remémorait ceux que sa science ou son dévouement n'avaient pu sauver, des enfants atteints du croup, en un temps où le sérum antidiphtérique n'existait pas, des vieillards frappés de pneumonie, des cardiaques, des albuminuriques, des condamnés en somme; et il se demandait si là encore il avait rempli tout son devoir, u Oui, répondait sa conscience. — Non! » lui soufflait le scrupule, bourreau ingénieux des âmes d'élite