PREMIERE PARTIE
espagnole, avait transformée sur leurs indications en un grand chalet basque.
Les « messieurs n étaient alors quatre, un était mort; la « Colonie n ne comptait plus que le « docteur » , le « colonel " et M. Laugère groupés, avec Mlle de Kervo l'intendante, autour de Mme Sabattet : ce qui étonnait un peu parce qu'ils n'étaient point parents. Mais chacun vit à sa guise et, outre qu'ils n'étaient plus jeunes, leur irréprochable tenue interdisait le blâme. Quant à leur bienfaisance, Honorine avait pu la juger, puisque l'hiver dernier Mme Sabattet l'avait veillée plusieurs nuits de suite au cours d'une mauvaise bronchite; et les conseils du « docteur » avaient soulagé Narcisse de ses rhumatismes.
Elle aidait Cotiche à pousser la lourde barque dans l'eau. Escortée du chien noir, la petite Martine, les rames sur l'épaule, accourait :
— Emmène-moi, je veux parler à madame!
— Reste là, fainéante, gronda la mère.
Cotiche assujettit les rames, cracha dans ses mains :
— Sans adieu !
Il s'arc-bouta, souquant ferme : le sillage vint, d'une vague minuscule, mouiller les pieds des deux femme.s ([ui plantées droit, sans parler, regardaient s'éloigner l'homme avec son message.
Mme Sabattet, en s'éveillant la veille au petit jour» avait pris une fois de plus conscience de sa vie profonde, dans le cadre recueilli de la u Maisoii-Bîanche ».
La Maisou-Blanche, aucun refuge n'aurait pu être mieux choisi pour des amis résolus à vieillir ensemble dans une noble intimité, pour des esprits liés par des affinités supérieures et désabusés du monde, pour des cœurs aspirant au profond apaisement de la nature. Ils vivaient comme dans une île, sur cette bande de sable et d'arbres enserrée entre l'Océan et le lac, isolée de celui-ci par des pins énormes et des sûriers tors, tandis que les frondaisons des combes et le rempart des dunes la préservaient des vents du large, du souffle rude de l'Atlantique.
On était là au bout du monde : pays vierge, ignoré des contraintes administratives ; on n'y voyait que rarement les gardes forestiers et jamais les touristes. Pour communiquer avec la grande lande, il n'y avait que le passage en barque ou le long détour des deux chemins qui, l'un à droite et l'autre à gauche, contournaient l'eau. Sauf le facteur et le boulanger, — encore laissaient-ils le courrier et le pain chez les Soubeyre, — les fournisseurs ne venaient pas. Il fallait vivre sur la terre : la subsistance des cinq maîtres et des trois serviteurs avait exigé l'achat de deux vaches laitières, l'entretien d'une basse-cour et d'un potager. Œufs, volaille, et le poisson qu'on péchait, convenaient au régime à demi végétarien de la « Colonie » .
La propriété attestait une volonté d'ordre et d'élégance; elle était expressive comme un visage humain : le mystère qui se dégage de l'agencement des aîtres adaptés à leurs fonctions et d'accord avec l'ambiance complétait son harmonie.
Le parc rustique ne s'entourait point de murs, mais de lauriers-thyms et de troènes de Californie. Derrière, s'épaississait un bois de mimosas touffus qui, dès février, irradiait une splendeur d'or et embaumait le miel. Les