PREMIÈRE PARTIE
pelouses, avec leurs corbeilles de rhododendrons et d'azalées, la roseraie sans feuilles encore, la serre aux plantes rares, témoignaient du goût très sûr de Mme Sabattet. La maison, que débordaient les pentes de tuiles, soutenues par des consoles de bois, dressait sa large façade blanche aux volets vert bronze, des colombages la striaient; ornementée d'escaliers et de balcons, et des chèvrefeuilles vivaces s'enlaçaient aux bow-windows cristallins.
Mme Sabattet goûtait cette heure indistincte, le silence de la maison où, furtifs, elle avait déjà perçu les pas de Dorothée de Kervo et de la vieille Françoise. Elle aimait voir s'animer sa chambre, déjà moins obscure; la pâleur des draps se dégageait la première, puis les fleurs en toile de Jouy des murs, la forme des meubles et l'eau morte du grand miroir. Un souffle froid entrait. Sitôt vêtue, elle poussa les volets et vit, en face d'elle, la blême clarté du ciel, d'un vert citrin peu à peu glacé de rose. Une percée entre les ramilles découvrait le lac semblable à une plaque d'argent; le haut des cimes blondes émergeait de l'ombre, et toute l'odeur des landes envahissait la pièce.
Quel bain auroral que ces effluves de résine et d'ozone si riches, si doux, si puissants qu'ils avaient contribué, plus que les remèdes du docteur Fagalde, à la rétablir ou presque! Elle y puisait de la force pour la journée, une allégresse d'esprit et son invincible foi dans les lois de justice et de beauté où s'ancrait son idéal.
Comme elle avait eu raison de céder à l'ordre du médecin et aux instances de ses vieux amis, Guy Laugère. Elle Maraval et M. de Saubusque.
Rivés à elle par une affection qui, pour le premier, joignait à l'amitié la plus pure le crépuscule d'un autre
10 sous LES PI^S TRAMQrJILLES
sentiment assagi, ils n'avaient pas hésité à quitter, pour la suivre, ce grand vieux rez-de-chaussée de la rue de l'Université, ouvrant sur un jardin centenaire, et où elle leur épargnait les tracas de la vie matérielle, si insupportables aux hommes de pensée. Rien ne les retenait plus à Paris : une décision du gouvernement, très discutée, avait privé Guy Laugère de sa chaire à la Sorbonne. Elie Maraval, médecin de haute valeur, renonçait à exercer. Le président de Saubusque venait de quitter son siège à la seconde Chambre de la Cour. C'est alors que le colonel Bréchart, qui venait de prendre sa retraite, sur leur offre affectueuse décidait de se joindre à eux.
Tous, plus ou moins frappés par une crise d'ordre public ou intime, ayant souffert du sort ou des hommes, souhaitaient se ressaisir dans de nouvelles conditions de sécurité morale. Pourquoi fallait-il que la mort eût déjà frappé l'un des meilleurs? Elle tourna ses yeux vers le portrait du président en rabat blanc et robe rouge. Ce ferme et grave visage, aux yeux bleus si clairvoyants et si tristes, avec les rides sévères encadrant la bonté du sourire, ravivait ses regrets.
D'autant plus reportait-elle sa protection maternelle sur ceux qui restaient : Mathieu Bréchart, si rude et si loyal, Elie Maraval, être exquis de droiture et de candeur; elle préférait, — son impartialité le lui reprochait bien un peu, — Guy Laugère, vieil enfant de génie, bouillonnant d'idées et plein d'illusions; Guy Laugère qui l'avait adorée pendant vingt ans en silence et lui vouait encore le même culte pieux. Grâce à eux tous ne devait-elle pas, malgré les tristesses d'un passé cruel, remercier le destin qui avait mis aussi à ses pieds, comme une offrande, le servage admirable de Françoise et le dévouement passionné de Dorothée de Kervo,