‹ Sous les pins tranquillesChapitre 50 sur 132 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Rôle du Tyran dans la Démocratie. Mme Sabattet, lorsqu'elle ne s'occupait ni de sa filleule, ni de sa maison, s'adonnait à de grandes lectures; après les Origines de la Révolution de Taine, elle se jetait dans l'étude sur le moyen âge de Michelet.

Adrienne, elle, vaguait en une atonie moi-ale qui était aussi loin de la tristesse que de la gaieté. Une seule chose la galvanisait : la musique, qui, deux ou trois soirs par semaine, faisait vivre le Faust de Schumann ou des fragments d'opéras anciens : le Don Juan de Mozart, VAlceste de Gliick, ou encore le Roi des Aulnes ou les Deux Grenadiers de Schubert chantés par M. Laugère. Mlle de Kervo se contentait de tourner les pages pour Mme Sabattet assise au piano; les trois autres messieurs, avec elle, pratiquaient cette musique de chambre qui exige une entente complète de goûts et un sens délicat de l'harmonie : Laugère jouait passablement du violon, Bréchart de l'alto et Maraval de la flûte. Les yeux brillants d'Adrienne exprimaient l'émotion qu'elle ressentait. La lecture aussi la remplissait de rêveries fantasques et prolongées : elle avait pleuré sur la chaste mort de Virginie et le désespoir de Paul; certains contes d'Andersen où le surnaturel des fées et des princesses investies d'un charme violente la réalité, l'obsédèrent. Il lui arrivait de passer des journées sans penser à sœur Agnès, et elle oubliait le couvent, qui revivait pourtant dans ses rêves. Les travaux manuels ne l'ennuyaient pas, mais elle ne pouvait coudre longtemps sans avoir des éblouissements. Ses parents d'élection s'attachaient à elle : pour Constance et Dorothée, c'était déjà de la tendresse, mais la première ne voulait pas, et la seconde n'osait trop la montrer.

Maraval suivait avec une attention soutenue l'effet des traitements prescrits. Il y avait tant de ressources dans

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la jeunesse d'Adrienne qu'il ne s'inquiétait pas outre mesure; il n'en était pas de même pour Constance Sabattet; et bien qu'il se fut abstenu d'alarmer ses compagnons, ils épiaient comme lui des traces de fatigue sur son visaye ou d'affaissement dans sa démarche. Mais elle ne laissait rien voir de ses mauvaises heures. Au surplus, le ré<}ime rigoureux institué par le docteur Fagalde semblait lui faire du bien.

— Oh! oh! dit un jour Laugère après le déjeuner en dépliant le Temps, voici du nouveau et qui nous intéresse tous.

Il lut :

u Le poste de gouverneur général de l'Indo-Chine qui, à peine vacant, suscitait de nombreuses compétitions, est décidément confié à M. Despeyron, sénateur des Basses-Landes, qui s'embarquera vendredi prochain à i^larseille; il a déjà constitué sa maison civile et militaire. Son fils, M. Jacques Despeyron, sous-préfet de Dai, et M. Pierre Esbros, son ancien chef du secrétariat particulier au ministère de l'Intérieur, l'accompagnent. »

— Bon voyage! fit M. Bréchart, cependant que Maraval constatait :

— Voilà un beau champ d'activité et de rapport. Le morceau est gros et le dédommagera de n'être plus ministre.

— Être proconsul, dit Laugère, vaut mieux en effet. Là-bas, liberté complète. Il est vrai qu'il y a quelques risques : la fièvre, l'anémie pernicieuse; et Despeyron m'a paru assez surmené, bouffi et emphysémateux. Mais c'est un bourgeois prudent, au point de ne pas s'accorder de vices et de s'abstenir d'imprudences. Il n'est pas spécialement cupide, ni débauché : il aime le pouvoir pour le pouvoir. C'est une manière d'idéaliste, comme pourraient l'être Homais et Sancho Pança.

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