TR0IS[EME PARTIE
Mme Sabattet, amusée du portrait, dit :
— Nous ne reverrons donc pas de sitôt sur les bords du lac Pierre Esbros. Il serait cependant intéressant de connaître le drame qui se joue dans cette âme ambitieuse.
Maraval répliqua, avec un fin regard :
— Il faut nous résigner à l'ignorer. Les confidences qu'il vous a faites, dans des circonstances particulières, ne sont pas de celles qu'il doit aimer à renouveler, si même il ne les regrette pas : hypothèse plausible, avec son orgueil.
Bréchart, fronçant ses rudes sourcils, dit :
— Ces postes de grande colonisation ne devraient-ils pas être confiés à des administrateurs spécialisés dans la connaissance de la langue, du caractère et des ressources de ces pays? Que peut en savoir ce gros homme? Quelles sympathies, quels désirs de réforme ou de progrès apportca-t-il envers ces races dont nous cherchons à nous faire craindre, plutôt qu'aimer et respecter?
— Oui, dit Mme Siibattet songeuse, il y aurait de si belles choses à accomplir, en taillant dans le neuf, en n'important pas la routine vieillotte des bureaux, et toutes nos tracasseries légales ou policières. Qui sait, Pierre Esbros se passionnera peut-être pour cette œuvre qu'il y aurait honneur à tenter?
— A l'en supposer capable, il s'y briserait, dit le colonel, j'ai assez vécu là-bas pour le savoir.
L'Illustration quelques jours après montrait, en un instantané pris sur la passerelle du bateau, Despeyron, l'air commun et paterne, avec des paupières en poche, des joues molles, un crâne chauve et la barbe longue. Sa femme, lourde et puissante, ses deux filles, point jeunes et un air décidé de déesses Raison, son fils Jacques l'entouraient, avec Pierre Esbros un peu en
retrait, dont la photographie rendait bien la figure altière et le regard incisif.
— L'abbé Hourcade a raison, dit Bréchart, ce beau ténébreux porte au front l'orgueil et la violence ; néanmoins sa physionomie a quelque noblesse. Mais pourquoi s'étaye-t-il sur ces politiciens vermoulus? Pourquoi prétend-il arriver si vite? Une belle destinée veut une vie entière.
— Soyons indulgents à sa jeunesse, dit Mme Sabattet, il se juge comme il juge les autres, j'en suis sûre.
— Cela ne l'excuse pas, dit Bréchart.
— Il tranche tellement, plaida Laugère, à côté de ceux qui l'entourent. Voyez comme il leur semble supérieur !
On s'aperçut alors de la présence d'Adrienne qui écoutait dans son coin, et que Mlle de Kervo, sur un clin d'œil de son amie, emmena au jardin.
Le lendemain arriva une lettre dont la signature causa à Mme Sabattet de la surprise et un certain plaisir; elle ne prêtait pas son intérêt ou sa sympathie au hasard, pas plus qu'elle ne les retirait sans motifs :
I A bord du Cambodgien, le i" mars 1901.
« Madame, je ne sais si vous accordez l'honneur d'un souvenir à l'entretien que vous voulûtes bien me consentir, il y a quelques semaines, dans l'express de Dax à Paris. J'en ai, moi, conservé une si persistante impression et suis resté sous l'empire d'une séduction si vive, que je me risque à vous offrir ici mes hommages et mes adieux, avant de m'expatrier loin de France, loin de ce merveilleux petit pays où votre haute charité s'exeree dans un repos que, j'espère, personne ne trou-