TROISIEME PARTIE
blera plus. Je ne me serais peut-être pas risqué à me rappeler aussi importunément à vous, si je ne pensais que mon départ, dans le sillage de M. Despeyron, ne dùl être pour vous, ainsi que pour messieurs vos amis, un gage de sécurité. Je ne crois pas que les plans que nous avions mis debout et qui vous préoccupaient, puissent se réaliser maintenant que nous ne serons plus là pour les animer d'une volonté et d'un effort constants. Il m'est consolant, il m'est doux d'espérer que, grâce au tour que prennent les événements, vous n'aurez plus à entretenir, envers le modeste agent d'exécution que j'étais, une hostilité qui eût coûté, je le devine, à votre générosité d'âme, et qui, l'eussé-je méritée, m'eût été particulièrement pénible.
« La vie nouvelle qui s'offre à moi n'est pas celle que j'avais souhaitée; c'est à Paris que je voulais réussir; mais on peut, mais ion doit se rendre partout utile ; la charge assumée par M. Despeyron sera assez lourde pour exiger toute l'intelligence et toute l'énergie de ses collaborateurs. Et puis, n'est-ce pas un beau rêve pour moi que de connaître ces terres exotiques qui agrandissent et complètent si glorieusement le patrimoine de mon pays? N'est-ce pas un noble rôle que celui qui nous permettra d'y faire pénétrer de plus en plus notre civilisation, nos idées, le clair rayonnement de l'àme française? C'est, sur une bien plus vaste échelle et dans des conditions d'une complexité autrement riche et neuve, ce que j'avais, je veux dire : ce que M. Despeyron avait résolu de faire pour le littoral de Gascogne.
« Je serais heureux si je pouvais croire que vous ne jugez pas téméraire ou déplacé ce besoin que j'éprouve, dans ma solitude morale, de me confier ainsi à vous, à vous qui êtes de la race élue, supérieure aux faiblesses et aux vanités du monde. Daignerez-vous penser qucl-
quefois, madame, à quelqu'un qui vous respecte et vous admire, et ne pas oublier entièrement « Votre très respectueux et dévoué
« Pierre Esbros. »
Cette lettre laissa cliez Constance Sabaltet un prolongement indéfinissable. Indifférente aux flatteries vulgaires, elle acceptait sans déplaisir d'avoir inspiré à ce demi-étranger une part de sympaihie toute spiriluollc : car, malgré sa fidélité jalouse à ses compagnons, elle gardait un cœur trop vivant encore pour ne pouvoir y laisser place à des formes d'amitié nouvelle, surtout quand une grande différence d'âge et d'expérience lui permettait d'y associer un élément presque maternel. N'avait-elle pas senti s'éveiller en elle, pour Adrienne, toute une flore de sentiments dont elle n'eût pas soupçonné auparavant la complexe sensibilité? Elle montra cette lettre à Laugère, pour qui elle n'avait pas de secrets : il approuva fort les intentions du jeune bomme et l'instinct délicat qui lui avait dicté ces lignes.
Une autre àme ne devait pas rester insensible à l'évocation de ce " beau ténébreux » : celle d'Adrienne. Futce le vague des allusions, et en même temps la précision des jugements qui sollicitèrent sa curiosité ; fut-ce ce mystère dont s'enveloppent ceux qui partent, et dont on ne sait s'ils reviendront; fut-ce l'inexplicable attrait dont résonnent certains noms? Pierre Esbros prit pour elle une existence à la fois imaginaire et réelle; surtout lorsque, profitant d'un instant où on ne s'occupait pas d'elle, elle eut contemplé dans l'iUiisIralion son portrait discerné sans peine, car il était bien impossible de le confondre avec le visage vulgaire et niafflu des deux'