‹ Sous les pins tranquillesChapitre 53 sur 132 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Despeyron ! Cette image, dont le principal caractère était l'audace et la fierté, devait se fixer en elle et la poursuivre de cette obsession confuse que notre mémoire attache à certains ordres de faits ou à certaines qualités d'êtres, sans autre raison que de les sentir parés d'un charme obscur et d'un prestige inexplicable.

Pour Bréchart, pour Maraval, pour Mlle de Kervo, le souvenir de Pierre Esbros ne les avait intrigués que dans la mesure où il inquiétait l'avenir tranquille de la Maison-Blanche; il cessa donc de les occuper et s'effaça peu à peu.

Le printemps s'annonçait, une dentelle verte sortait des bourgeons dépliés; les après-midi devenaient chaudes : l'étang Bleu reflétait le soleil pris aux mailles d'un filet incandescent. Le pollen couleur de soufre des pins crevait et volait dans l'air ; les pignes neuves tendaient leurs cônes verts et compacts. De petites bruyères blanches fleurirent. Il fit bon alors, par le serpentement vert de la haute dune ou par le chemin creux de la combe, d'aller jusqu'à la grande plage. Les pins peu à peu s'espaçaient, on marchait sur le « soutrage » que leurs aiguilles fanées amoncellent et l'on atteignait la pente des sables. Leurs vagues énormes et immobiles mamelonnaient un pays de cendre. Sur leur surface lisse, les pas marquaient comme dans la neige. On arrivait jusqu'au mur croulant de la dune côtière sans avoir pressenti l'Océan, sinon pas son grondement âpre ou son murmure berceur : brusquement, il s'étalait, courant en longs rouleaux blancs.

Adrienne, éblouie par la réverbération, mettait sa main au-dessus de ses yeux; elle éprouvait une griserie devant l'infini du ciel et l'infini de la mer; à perte de vue s'étendait la grève : un paysage élémentaire, immense et nu, que solennisait la sourde menace de cet

Océan, dont les hautes marées se traçaient par une ligne de varechs et de roseaux ou des épaves dont l'eau avait usé la couleur. Le ciel et la mer semblaient se confondre. On distinguait parfois, au large, la fumée d'un navire; et il semblait, à voir la monotonie des vagues déferlant sans trêve, l'aride sauvagerie des sables et le froid cristal du firmament, que la notion du temps fût abolie et qu'on pût rester là, à vivre immobile et sans pensée, des heures d'éternité.

L' u hôtel Soubeyre » dressait, sous les échafaudages, l'exhaussement de ses murs et les charpentes de son faîtage; on voyait s'agiter les ouvriers, fourmis blanches ou brunes. Adrienne, à qui Laugère avait prêté sa lorgnette, s'écria :

— Tiens, des soldats!

— Non, fit-il après examen, ce sont les pantalons rouges des pêcheurs et pêcheuses d'Ysclet. Que viennent-ils faire ici?

— L'odeur de l'absinthe les attire, répliqua M. Bréchart.

Non seulement les Soubeyre, malgré leur promesse à la conclusion du prêt, offraient souvent un coup de trop aux maçons et aux charpentiers ; mais le frère d'un cabaretier d'Ysclet, Bascloux, dit la Loupe, venait d'élever une baraque de planches et de torchis à cent mètres plus loin, dans un repli du lac; il y tenait une buvette. Des résiniers, le bouvier, Cotiche, le facteur, les ouvriers, par curiosité d'abord, puis par plaisir s'attablaient en plein air, devant les verres toujours remplis. Les

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Soubeyre, furieux de cette concurrence déloyale, en accusaient l'entrepreneur Soubrac de Biarritz, le créateur des hideux petits chalets d'Ysclet-Plage. Jaloux sans doute de ce qu'ils ne s'étaient pas adressés à lui, ou ayant certaines idées de « derrière la tête » , il avait dû se constituer le bailleur de fonds de Bascoux et participait sans doute aux bénéûces. Un dimanche, des chants avinés apportés par le vent s'étaient fait entendre. La tt Colonie « eu gardait un souvenir pénible.

— Pourtant Pierre Esbros et Despeyron ne sont plus là, murmurait Mme Sabattet.

Maraval dit :

— Leurs idées ont pris corps.

— Il faudrait intervenir, reprit le colonel, et couper court.

— Mais comment?

— Le tapage public est interdit; et il y a une loi sur l'ivresse.

— Mais garde champêtre, maires et préfets se gardent bien de l'évoquer. L'ombre redoutable du député ou du sénateur protège le marchand de vin, dit Maraval, qui, en sa qualité de médecin, savait mieux que personne les dangers croissants de l'alcoolisme, le péril national dont la France souffre et mourra peut-être, si on n'enraye pas le fléau, avec son cortège de dégénérescences et de crimes.

— Les Soubeyre entendraient encore raison, dit Mme Sabattet; on ne peut leur faire grand blâme de stimuler le travail de leurs ouvriers.

— Avec l'alcool qui leur casse les jambes, dit Bréchart.

— L'hôtel achevé, ils s'en iront.

— La mauvaise habitude sera prise, répliqua le colonel; le pire qui puisse arriver, c'est que l'étang

Bleu devienne un centre d'excursions et de promenades populaires. Le jour où à Géglosse un voiturier ingénieux organisera un service de va-et-vient entre le petit train et l'hôtel Soubeyre, — ajoutez-y un peu de réclame verbale ou même de publicité dans les feuilles locales, — et ce n'est pas un ou deux cabarets seulement qui entacheront ce pays...

Laugère proposa •

— Il faudrait sonder ce Bascoux; qui sait si une offre d'argent?...

— Non, dit Maraval, il nous ferait chanter!

— Mais le maire, dit le colonel, pourquoi lui a-t-il permis de s'installer? L'abbé Hourcade, qui est au mieux avec lui, a dû cependant lui signaler le danger.

— Mon cher ami, dit Laugère, s'il faut en croire Narcisse, ou plutôt deviner à travers ses réticences, M. Vincens, homme faible et cacochyme, aurait les mains liées par Soubrac qui veut sa part des rives du lac afin d'y bâtir, non des chalets de bon goût comme le ferait Destribats, mais des cages à lapin et d'affreux petits cubes multicolores.

— Il serait étrange, dit Mme Sabattet, que nous dussions regi'etter que l'intervention de Despeyron et de Pierre Esbros ne se soit pas réalisée : eux, au moins, nous auraient protégés. Sur de bas intérêts de lucre et des convoitises grossières, que pourrons-nous?

— Je verrai le maire, dit le colonel.

— Tiens, fit Maraval, les pantalons rouges se réembarquent. Il y a loin d'ici à Ysclet : on ne les reverra pas de sitôt. Oh ! Mais c'est une véritable manifestation : tous les ouvriers abandonnent le travail et se groupent pour assister à leur départ. Que de poignées de main! Que d'effusions! C'est touchant!

Il offrit la lorgnette à Mme Sabattet qui la repoussa.

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