TROISIEME PARTIE
— Merci, je ne suis pas curieuse de ce genre de spectacle.
Avec ensemble, les bateaux démarrèrent; on en compiait cinq et un couple dans chaque, hommes ou femmes, on ne savait, tant de loin ils se rssemblaient sous le maillot bleu sombre et la culotte rouge descendant jusqu'au genou. Des voix s'élevaient, traînantes et bizarres, en couplets empreints de cette tristesse propre aux chants populaires; Constance Sabattet et ses amis eussent apprécié une telle mélopée si elle ne s'était pas terminée en haro de clameurs et en rires brutaux.
— Ils ne rament pas vers le courant, dit Laugère, on dirait qu'ils viennent sur nous! Oui, ma foi!
— Pour peu qu'ils soient éméchés, dit Bréchart, il vaut mieux que notre amie rentre, et que vous la reconduisiez, Elie, avec cette enfant.
— Rentrons tous, dit Maraval, s'ils ont des intentions paciGques, il est inutile de paraître les...
— Laissez-moi seul, dit Bréchart, s'ils ont quelque chose à nous dire, j'aviserai.
— Je reste avec vous, dit Laugère, pourquoi auraientils de mauvaises intentions?
Maraval reconduisit Constance Sabattet et Adrienne à la maison.
— C'est Rodko qui dirige la flottille, reprit Laugère ; ces gaillards-là se servent sur le courant de coquilles de noix qui ne tiendraient pas la mer; ce sont des caisses à bords plats plutôt que des canots : mais... oui... je n'ai pas la berlue, c'est une femme, et même une belle femme, qui rame pour Rodko! Elle se retourne... Parbleu! C'est cette lane que hi justice... N'avons-nous pas su qu'elle avait bénéficié d'un non-lieu?... Rodko avait raison de dire que Despeyron la tirerait de prison.
— Peuh! les jurés l'auraient peut-être acquittée :
nous devenons tellement sentimentaux, dit le colonel, étouffer un nouveau-né dans le sable : bagatelle!
— Quelle brute splendide que cette fille!... murmura Laugère. On dirait une Salomé barbare! Elle a l'air de la reine de la tribu, comme Rodko en est le roi.
— Ils ont la mine, surtout, passablement patibulaire! déclara le colonel.
D'un élan égal, les rames courtes s'abaissaient et se relevaient; déployés en ligne de bataille, quatre canots arrivaient de front; le cinquième, celui de Rodko et de sa maîtresse, les précédait. Lui se tenait debout. Laugère et Bréchart le virent sourire, montrant ses dents de loup et écarquillant des yeux, fourbes... Ils <<■ nageaient» droit vers le ponton. Le colonel se retourna : silencieusement Iribarne venait de se placer derrière lui, accompagné de Janus qui grondait.
— Paix, Janus! dit Bièchdrt. Il ne fallait pas te déranger, Pierre.
Le serviteur ne répondit rien; il savait ce qu'il faisait et faisait ce qu'il voulait. La cribu d'Ysclet à ses yeux était le rebut des hommes, et il les croyait capables de tout.
— C'est vous, Rodko, qu'y a-t-il? cria Laugère.
— On veut vous parler, répondit le pêcheur.
— N'abordez pas ici, intima le colonel, c'est notre plage.
Rodko hésita, puis d'un geste large et dédaigneux indiqua aux quatre bateaux un pieu planté à quelque distance : le fond d'ailleurs y était bas et plus propice à l'accostage. Dans l'à-droite que firent les barques, on vit les faces boucanées de ceux qui les montaient ; tignasses courtes des femmes, longues crinières des mâles, les vieux sans âge et les jeunes déjà flétris, semblables à des vieux. Il y avait là trois femmes et cinq hommes