TROISIÈME PARTIE 15S
dont un borgne à qui une mâchoire prognathe faisait un masque de bête menaçante.
Rodko dit un mot à sa compagne, qui donna un adroit coup de rame : avant qu'on eût pu s'y opposer, il sauta d'un bond sur le ponton et, saisissant au vol la corde armée d'un grappin que la femme lui jetait, s'amarra, comme pour une prise de possession du sol.
Bréchart allait se fâcher, et Iribarne faire respecter la volonté de son maître; quant à Janus, sur un geste, il eût pris l'assaillant à la gorge. Laugère intervint, d'un ton de calme reproche :
— Eh bien, Rodko, eh bien...
— Je ne fais point de mal, maugréa le pêcheur avec astuce, évitant de regarder M. Bréchart; si vous me voyez ici, m'sieur Laugère, c'est d'abord pour vous montrer que ce qu'on a dit sur lane, c'était faux, puisque la voilà libre comme l'air, à cette heure.
La 611e venait de s'élancer sur la berge; elle regarda Rodko d'un air de félin soumis, et dévisagea ensuite en souriant Laugère et le colonel. Celui-ci avec dégoût soutint le regard, et son expression fut si parlante que la belle lane dut la première détourner les yeux : u Oui, pensa-t-il, voilà bien la meurtrière paisible, l'animale musclée et salace, la guenon de Nôd de l'Écriture. »
— Eh bien, dit Laugère, avec un sérieux triste, si sa conscience ne lui reproche rien, tant mieux pour elle! Que vouliez-vous encore, Rodko?
— C'est rapport aux canots à pétrole : j'ai dû arraisonner mes camarades. Ils ne voulaient rien entendre : mais si vous leur répétez ce que vous m'avez dit, ils voudront bien aller pêcher au large.
— Soit, dit Laugère, appelez-les.
— Va, Pierre, emmène Janus, ordonna le colonel tenant à marquer que six hommes, — il ne comptait pas
les femmes, cependant robustes, — ne lui faisaient pas peur.
Iribarne s'éloigna à regret, tirant par le collier Janus qui grondait.
— Il mord, votre cbien? demanda Rodko ironique.
— Si vous voulez en tàter, mon garçon, dit le colonel, vous n'avez qu'à atterrir ici sans permission !
Rodko eut une singulière torsion de bouche, où le défi hargneux déguisait l'embarras; lui aussi sentait peser sur lui, bien qu'il la bravât, l'autorité de M. Bréchart. Aussi fut-ce à Laugère qu'il s'adressa :
— Parlez-leur, m'sieur.
Silencieuse, la tribu aux jambes nues s'était approchée sur le sable : elle formait un demi-cercle oppresseur autour d'eux. Tandis que Laugère, avec une bonne volonté un peu nerveuse, exposait l'organisation de la pêche, telle que ses amis et lui l'entendaient, M. Bréchart étudiait ces visages marqués par tous les stigmates du vice et de la misère. A côté du borgne prognathe, qui semblait le second de Rodko, se tenait un long et maigre gaillard au museau de brochet, dont les lèvres, les paupières et les narines palpitaient régulièrement comme les ouïes des poissons. Une des femmes, aux cheveux ras et blancs, semblait, ravinée de rides, avec des yeux et un sourire extraordinairement jeunes, une échappée du sabbat; une autre, huileuse et de peau sombre, semblait née de l'amour fantastique d'un phoque et d'une gitane. Tous écoutaient Laugère avec une attention rusée, méfiante chez le borgne, hébétée chez d'autres. Après d'assez longs palabres où M. Bréchart intervint, ils firent entendre qu'ils consentaient, et Rodko, leur porte-voix, déclara solennellement :
— C'est chose entendue! Mous causerons avec vous, quand vous voudrez, des arrangcMnents à prendre : reste