‹ Sous les pins tranquillesChapitre 56 sur 132 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

à espérer qu'avec les machines à pétrole nous prendrons plus de poisson que dans nos vieilles barques.

Des rires orgueilleux et narquois l'approuvèrent. Rendez-vous fut pris à la mairie d'Ysclet, pour signer l'acte : Laugère et Bréchart voulant, par un relatif apparat, impressionner cette gent paresseuse et indocile.

— A vous revoir, dit Rodko avec un salut théâtral, et tandis que pécheurs et pêcheuses se bousculant couraient aux bateaux, il remit le pied sur le ponton et embarqua, sans s'occuper d'Iane qui, décrochant le grappin, sauta à son tour et saisit les rames.

Laugère, secrètement humilié, le colonel, assombri, virent la flottille défiler à la queue-leu-leu, en silence, Rodko seul debout, à l'avant. Quand ils se furent éloignés, ils entonnèrent le même chant qu'à leur venue, suivi des mêmes clameurs et des mêmes rires agressifs ; puis le silence, un silence impressionnant, tomba sur le lac et remplit le paysage.

Avril et mai resplendirent. Un jour on cessa d'entendre les derniers coups de marteau donnés dans l'hôtel Soubeyre. 11 brillait au soleil de l'éclat de ses vitres et du ton grenat tout neuf des volets. Les peintres retirèrent enfin leurs échelles. Comme s'il n'eût attendu que ce moment pour plier bagage, Boscoux la Loupe ferma sa cahute et s'en fut, ayant chargé sur un baquet ses paniers de bouteilles. Le manque de clients décidait de ce départ que les démarches du colonel n'avaient pu obtenir. Les Soubeyre, du coup, redevinrent souples et empressés :

— 11 faut bien, dit Honorine, que l'ouvrier boive un peu, sans ça le travail lui paraîtrait trop dur!

Et Narcisse renchérissait :

— Ce n'est pas chez nous, bien sûr, mais chez l'autre^ qu'ils allaient ce soûler!...

Lès hôtes de la Maison-Blanche purent croire à une alerte sans lendemain. On ne vit plus reparaître les pantalons rouges de la tribu. Laujjère avait échangé avec Rodko, le borgne prognathe et l'homme à tête de brochet des signatures; mais il eut la mortiBcation de les voir se couvrir d'un représentant, le sieur Arcomie, homme d'affaires, ancien premier clerc de notaire à Toulouse, et sur qui couraient de louches histoires.

Bellâtre gras, des bagues au doigt, une cravate sang de bœuf au cou, il courait en auto de Dax à Bayonne, un jour à Mont-de-Marsan, le lendemain à Saiut-Jeande-Luz, toujours affairé, riche, disait-on, très coureur et collectionnant les conquêtes faciles. La belle lane l'avait fort allumé, et c'est pour les beaux yeux de la drôlesse qu'il prenait en mains les intérêts de la tribu. Pour en finir, Laugère avait accordé de nouvelles concessions : cet homme de si haute valeur manquait de sens pratique. Toutes les entreprises aventureuses de la « Colonie '; , tous les bienfaits mal placés lui revenaient de droit. Mais ses amis, à son retour, évitèrent de le décourager. Puisque les pêcheurs consentaient à travailler, il n'y avait plus qu'à leur fournir les canots à pétrole. Laugère à cet effet s'entendit avec des constructeurs de Bordeaux.

Juin amena de rayonnantes journées chaudes ; Mme Sabattet allait mieux; on la vit, dans la roseraie, soufrer les jeunes pousses et retirer les gourmands. Adrienne s'était enfin acclimatée. Elle voyait revenir ses forces et sa gaieté. Elle aussi participait au travail de la sève, des feuilles, des fleurs, des fruits : elle se dépouillait de sa terne enveloppe. Son jeune corps avait perdu sa gaucherie de pensionnaire; sa maigreur s'étoffait, un sang neuf animait la pulpe délicate de ses traits.

Ses trois « oncles » s'occupaient maintenant de la

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