TROISIÈME PARTIE toi
faire travailler, par séances courtes, et d'après un plan d'éducation qui, évitant les notions fragmentées et inutiles, mettrait en son cerveau de l'ordre et de la clarté. Maraval, du premier coup, guidé par son instinct scientifique, avait su éveiller la curiosité d'Adrienne, intéresser sa réflexion. Ce ne fut pas sans une vague crainte qu'elle commença les leçons d'arithmétique et de géographie que le colonel lui donnait, à l'aide du tableau noir et de la craie, faisant appel à la mémoire combinée des yeux et de la main; mais cette crainte même donnait de la saveur à l'heure passée ensemble, et une simple approbation la faisait rougir de plaisir. Guy Laugère, d'abord trop plein de son sujet, prompt à s'échapper en digressions, se restreignit à écrire des résumés qu'il commentait ensuite et qui, reproduits par elle, lui apprenaient en même temps à bien écrire. Les progrès d'Adrienne s'accentuèrent. Elle suivait, grâce à Mlle de Kervo et à Françoise, des cours pratiques de ménage. Adoptée par tous, elle avait pris son rang, tenait sa petite place; elle gravitait elle aussi, tournée avec une gratitude tendre, vers le beau visage de Constance Sabattet.
Journal d'Adrienne Curzal.
'€ 15 août 1901.
« Dois-je relater mes pensées sur ce bel album à fermoir que marraine m'a donné en me conseillant d y copier les phrases qui m'auraient le plus frappée dans
mes lectures? Elle m'a dit : « Ce sera votre bréviaire « intime : n'y mettez que ce qui vous semblera beau. » Comment ai-je l'audace d'y risquer mes griffonnages, alors que je ferais mieux d'y relire des vers de Victor Hugo, une réflexion de Michelet, une maxime d'Epictète, une page de Loti et d'au res citations qui, si souvent, me font du bien à méditer et me redressent, quand la paresse ou la rêverie ou le spleen m'envahissent. Mais puis-je même prononcer ces mots misérables, quand j'ai le bonheur de vivre auprès d'êtres aussi supérieurs que marraine, ma tante Doro et mes oncles Guy, Élie et Mathieu?
« Avoue-le, Adrienne, si tu gâtes ce bel album de ta chétive prose, c'est parce qu'il te donne l'illusion d'un confident, parce qu'en tournant la clef de la petite serrure, tu as l'impression qu'il ne te trahira pas. Est-ce mal? Je me le suis demandé plus d'une fois... Je ne voudrais pas que marraine pût penser que je manque de confiance; aussi lui ai-je demandé la semaine dernière :
« — Me blàmeriez-vous, marraine chérie, si j'écrivais pour moi seule, sur l'album que vous m'avez donné, les idées qui me viendraient à l'esprit?
« Elle m'a regardée avec sa bonté habituelle :
«« — Non, mon enfant, chacun de nous a droit à son jardin secret ; c'est à nous d'y faire pousser et s'épanouir des fleurs qui sentent bon!
« Comme elle est jolie et délicate, cette réponse! Mais me délivre-t-elle de tout scrupule? Je ne sais trop, car ce que je confie à ce papier, ce ne sont pas les belles pensées d'autrui; c'est mon pauvre petit moi, qui n'est intéressant que pour moi; c'est ce que je voudrais et ce que je n'ose avouer en toute liberté à marraine, tant on a de mal, quand on a vécu pendant des années seule avec soi-même, à s'extérioriser. Quel mot prétentieux!