‹ Sous les pins tranquillesChapitre 58 sur 132 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Tant pis! Il rend ce que je veux dire. Ce n'est pas de franchise que je manque, non, c'est d'un certain courage à me montrer telle que je suis. A parler des autres, j'ai peur de paraître indiscrète, et à parler de moi j'éprouve une timidité insurmontable. Puisque, comme dit marraine, chacun a droit à un jardin secret, voici le mien.

u Déjà l'été, et il y a un peu plus de sept mois que je vis ici en famille : je ne puis croire que le temps ait marché si vite. Tant de choses se sont écoulées et un tel changement s'est fait pour moi! Combien, les premiers mois, je me sentais dépaysée et perdue entre le couvent que je ne regrettais pas, et la Maison-Blanche que je n'aimais pas encore. Il est si difficile de connaître les personnes avec qui on est en rapports constants. J'ai eu l'impression de tomber de la lune, dans un milieu qui me faisait l'effet d'être à la fois très uni et très divergent. Comment exprimer cela? Il me semble que c'est par le cœur que ceux qui m'entourent tiennent ensemble, bien qu'ils aient des manières de voir très dissemblables.

u D'abord j'ai été très frappée de voir avec quelle politesse et quelle bonne grâce tous écoutaient l'avis de leur compagnon, même si ce n'était pas le leur. Ce qui m'a émue aussi, c'est la vénération que tante Doro et mes oncles ont pour marraine. J'ai été très étonnée de remarquer qu'elle ne pratique pas la religion comme mon oncle le colonel. Quand je vais avec lui à la messe le dimanche, c'est tantôt marraine, tantôt tante Doro qui nous accompagnent, ou à défaut d'elles oncle Elie ou oucle Guy. Mais aucun, malgré sa tenue parfaite, n'apporte, je le sens, la même ferveur que mon oncle Mathieu. Il est le seul aussi à parler de religion. On ne le contredit jamais, on l'écoute avec respect, mais j'ai

bien cru sentir à la longue que Ton ne partageait pas sa loi.

« Cela a été pour moi un grand étonnement, car je ne pensais pas qu'on pût faire le bien si on ne se pliait pas rigoureusement à tout ce que l'Église ordonne. Mon premier mouvement a été d'en ressentir du chagrin ; je me disais que cette tiédeur devait être coupable et je ne pouvais me l'expliquer. A la réflexion, je me suis dit que Dieu, qui est la Toute Justice et qui lit dans les cœurs, ne pourrait se montrer sévère envers des êtres aussi irréprochables que ceux qui exercent sur moi et autour de nous leur si grande bonté. Je me rendais compte qu'ils avaient une grande liberté d'esprit, puisqu'ils respectaient les sentiments intimes qu'ils pouvaient me supposer... N'ai-je donc plus la foi pour que je parle ainsi? Je ne l'ai plus avec la même adoration pour les divins mystères... Comme la tendresse que je vouais à sœur Agnès, ma piété s'est refi'oidie. D'abord, j'en ai éprouvé un grand tourment; et puis j'ai considéré la sérénité de marraine et celle de ma tante Doro, la paix de conscience dont mes oncles Guy et Elie semblent jouir; et j'ai pensé que puisqu'ils ne pouvaient mal faire, sans doute je n'étais pas coupable de ne plus croire comme auparavant, malgré l'exemple de conviction inébranlable que je sens chez mon oncle Mathieu et le respect que je porte à M. l'abbé Hourcade, mon confesseur.

« Un jour, j'ai demandé à marraine :

a — Croyez-vous qu'on aille en enfer si l'on ne remplit pas tous ses devoirs de religion?

» Elle a hésité à me répondre :

« — Pourquoi me demandez-vous cela?

a J'ai beaucoup rougi :

« — Parce que, sauf mon oncle Mathieu, personne

Page 1