‹ Sous les pins tranquillesChapitre 59 sur 132 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

ici, si ce n'est Françoise et les Iiibarne, ne les remplit complètement; seule avec mon oncle le colonel, j'ai communié à Pâques.

« Marraine m'a dit :

« — Ma chérie, j'ai pris l'engagement devant lui de ne jamais vous parler la première de ce sujet et de vous laisser former toute seule votre jugement.

« J'ai insisté :

« — Mais justement, marraine, j'ai besoin, pour le repos de mon esprit, que vous répondiez à ma question?

« — Puisque vous me demandez ce que je pense, je vous dirai que je ne crois pas à l'enfer.

« — Ni au paradis?

K — Ni au paradis non plus.

et J'ai été confondue par ces paroles et je me suis écriée étourdiment :

u — Mais alors quand vous faites le bien, vous n'avez pas l'espoir d'une récompense; vous ne faites pas le mal pour ne pas encourir un châtiment?

a Elle m'a regardée avec ses beaux yeux lumineux qui semblent savoir tant de choses, et n'a pu s'empêcher de sourire :

« — Est-ce que ce n'est pas mieux ainsi? Je crois que nous devons faire le bien pour nous-mêmes, et d'une façon désintéressée. Mais, Adrienne, je ne considère pas que ceux qui pensent autrement que moi, comme votre oncle Mathieu, soient du tout dans l'erreur. A mes yeux, cet ordre de vérités est inconnaissable; ceux qui croient sont heureux, parce qu'ils ont une certitude.

« — Mais s'ils se trompent?

« — Leur erreur est noble, et elle guide leur vie dans le devoir.

" — Mais vous aussi, marraine, vous vivez pour le devoir?

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« — Chacun fait ce qu'il peut €t chacun croit ce qu'il veut. La tolérance, mon enfant, est une des plus sûres vertus.

" — Mais si vous vous trompiez, marraine, s'il y avait un purgatoire et un enfer!

« — Ma chérie, espérez-vous résoudre en trois mois ce que depuis des siècles les plus grands philosophes n'ont pu éclaircir? Tout ce que je puis vous dire, c'est que je crois à l'harmonie du monde, je crois que les Gns auxquelles l'univers tend sont justes, je crois que nous devons chercher la beauté, la bonté, la vérité, la justice sans nous flatter de les atteindre. La morale me sert de religion.

o Et elle a ajouté :

« — Ne vous pressez pas de décider sur ces graves matières : observez, méditez, lisez, instruisez-vous : votre conviction mûrira d'elle-même, à son heure.

u J'ai demandé :

« — Est-ce que vous priez? Est-ce que vous avez obtenu des grâces?

« Elle m'a répondu :

« — Non, je ne crois pas qu'un Dieu puisse condescendre à nos vœux et à nos instances. Selon n>oi, l'ordre de la nature s'oppose à une intervention qui serait un perpétuel miracle. Mais je vous le répète, Adrienne, je ne prétends pas avoir raison. Nous reparlerons de cela plus tard, voulez-vous?...

« J'ai cru comprendre qu'elle serait désolée de peiner mon oncle ALithieu et de paraître avoir manqué à l'impartialité qu'elle a promise. Cette délicatesse de sa part m'a beaucoup touchée.

« Il est aussi un ordre de préoccupations qui malgré moi me trouble, je pense souvent à ce que ma situation ici a d'exceptionnel et d'anormal. Sans doute la gêné-

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