TROISIEME PARTIE
rosifé de ma nouvelle f;i mille suffirait à expliquer qu'ils aient adopté une orpheline; mais je pressens qu'il y a autre chose. On ne m'a jamais parlé de mon père, on m'a dit qu'il est mort alors que j'étais trop petite pour me souvenir de lui ; mes souvenirs d'enfant sont vagues et ma mère y montre une figure presque toujours absente. Je me revois dans un appartement du quartier Pereire où j'occupais une petite chambre sur la cour, le plus souvent seule, avec un gros chat roux appelé Migri pour compagnie. Les servantes changeaient constamment et je ne devais aller ni au salon, ni à la salle à manger, ni dans la chambre de ma mère. Elle avait, elle, toujours l'air de sortir ou de rentrer, un chapeau sur les cheveux, une voilette qui sentait l'œillet sur sa figure que je trouvais à la fois charmante et glacée. Elle m'embrassait distraitement et à peine si je la revoyais de la journée. La servante m'emmenait jouer au parc Monceau, où je restais sagement assise sur une chaise; j'avais l'impression de ne pas ressembler aux autres enfants. Je me souviens que tantôt je portais une toilette neuve, et tantôt des robes trop courtes et du linge décousu. Il me semble que personne ne prenait soin de moi. J'étais encore très petite quand ma mère m'a conduite au couvent de Tours ; c'est là que pour la première fois j'ai vu Mme Sabattet, que j'appelle marraine, bien qu'elle ne le soit pas plus que Mlle de Kervo n'est ma tante, et que le colonel, le docteur et M. Laugère ne sont mes oncles.
" Quels liens ont pu rapprocher dans le passé ma mère et marraine, visiblement si opposées de nature? C'est ce que je n'ai pu deviner. D'où vient l'intérêt que marraine m'a témoigné? Ce ne pouvait être par sympathie pour ma mère, et qu'avais-je, moi, pour mériter la sienne? J'ai toujours cru démêler, lors de ses visites
espacées, quelque chose d'actif et de réfléchi dans sa manière de suivre mon développement, et comme un plan arrêté qui faisait ressortir douloureusement pour moi l'indifférence de ma mère... Quand je pense à mon enfance, j'ai toujours froid au cœur.
« Combien d'idées folles me sont venues pour trouver un 61 conducteur dans tout ce que je sentais de trouble et d'incertain autour de moi? Devais-je croire que ma mère n'était pas ma véritable mère? Je ne voudrais pas manquer de respect à sa mémoire, et cependant je me sens tellement plus attirée vers marraine. D'autre part, impossible de supposer que je puisse être sa fllle; ce serait une imagination absurde. Dois-je croire qu'un de mes oncles me porte un intérêt motivé? Mais là encore, que d'invraisemblances! Que l'un d'eux soit mon père, je ne puis le croire; d'ailleurs seul mon oncle Élie n'a pas été marié, mais il n'est plus jeune du tout et certainement ce n'est pas, malgré l'affectueuse protection qu'il me témoigne, un sentiment paternel qu'il a pour moi. Que des liens de famille me rattachent à Mlle Dorothée, cela n'est pas non plus admissible. L'évidence est que cette famille d'amis qui m'a recueillie m'est étrangère. Alors, d'où viennent ces soins, ce dévouement particuliers? Je n'ai jamais osé reposer là -dessus de questions à marraine. Sans doute est-il des choses qu'à mon âge je ne puis comprendre. Cependant, je voudrais tant savoir ! . . . Comme Psyché qui prit, malgré la défense, un flambeau pour contempler de nuit son époux et découvrir l'Amour, je voudrais, dussé-je me brûler les doigts avec la cire ardente, pénétrer ce qu'on me cache...
« L'amour, ai-je dit... Là encore, je devine un étrange mystère. L'amour, c'est le mot que confldentiellement prononçaient les grandes, au couvent. Et ce mot