PREMIERE PARTIE II
venue à elle dans un complet désarroi, mendiante de charité spirituelle et qu'elle avait comblée en l'aimant; Dorothée, dont le labeur et le zèle eussent sanctifié, dans un couvent, la plus humble des sœurs converses?
N'y avait-il pas aussi les Iribarne, le jardinier et sa femme, partis depuis huit jours pour Bordeaux, afin de recueillir l'héritage d'un frère du mari? Les Iribarne dont l'absence élargissait, dans l'esprit des hôtes de la « Maison-Blanche » , un cercle de réflexions motivées par leur intérêt pour le couple et sa situation exceptionnelle?
C'étaient des Basques, race à part, ardente et contenue, capable des meilleures et des pires énergies. Ils avaient mal tourné et auraient plus mal fini si, lorsqu'elle habitait encore Paris, Mme Sabattet, par un hasard providentiel, ne leur avait, avec le colonel Bréchart, donné l'occasion de se réhabiliter. Occupée d'œuvres charitables, elle avait arraché à une existence atroce Gratiane Maguila, encore jeune à trentecinq ans quoique flétrie, en la faisant admettre à l'hospitalier petit refuge d'Auteuil créé par Mme Avril de Sainte-Croix.
Comment avait-elle deviné à quel point la misère, les mauvaises fréquentations, une lâche séduction, un plus lâche abandon plaidaient pour cette malheureuse? Comment avait-elle su faire jaillir des sentiments qui, étouffés, aspiraient malgré tout à revivre? Ce fut le secret de l'intelligence et du cœur de cette femme d'élite, et ce don qu'elle avait de sympathiser avec les natures les plus opposées à la sienne pour les attirer à elle.
De son côté, le colonel, qui vouait ses maigres ressources à une charité discrète, venait de retrouver, sortant de l'hôpital après la prison, Pierre Iribarne, son ancien ordonnance au 70* colonial, à qui il s'était inté-
ressé, même après le conseil de guerre pour insoumission et l'envoi aux colonies de discipline. L'homme depuis avait roulé lamentablement, essayant divers métiers, ne se relevant que pour tomber plus bas. Il lui restait pourtant une àme. Et cette âme pouvait être sauvée!
Résolue à vivre dans les Landes, dont on lui vantait le climat salubre, Mme Sabattet avait songé à associer à son sort l'humble sort de Pierre Iribarne et de Gratiane Naguila. S'ils pouvaient s'aimer et se marier, ils trouveraient, dans le domaine qu'elle venait d'acheter en commun avec ses amis, des occupations qui aideraient à leur réfection physique et morale. Ce projet généreux n'allait pas sans risques ; par un de ces élans qui la rendaient si chère à ceux qui la connaissaient bien, elle passa outre et, jusqu'à présent, elle n'avait pas eu à s'en repentir. De ces deux déchus, elle avait refait des êtres libres bien que disciplinés, fortement attachés l'un à l'autre par la similitude de leur infortune, et qu'elle savait lui appartenir sans réserves sous leur maintien fermé, nullement servile et toujours silencieux.
Quelle influence la richesse subite — plus d'une centaine de mille francs — allait-elle exercer sur eux? Serait-ce pour leur bonheur ou leur malheur ; et comment franchiraient-ils cette tentation? L'argent pourrit tant de riches, et à plus forte raison tant de pauvres! Dans son obstinée pratique du bien, combien elle avait constaté de rechutes ! Que de retours au bourbier ! Mais non, elle ne les verrait pas faillir à leur rédemption, s'écarter de la voie où ils traçaient leur droit et obscur sillon !
Sait-on jamais pourtant?... Avait-elie bien lu dans ces yeux énigmatiques, sur ces faces murées?
On grattait à la porte : une grosse voix se fit petite «pour dire :