‹ Sous les pins tranquillesChapitre 61 sur 132 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

ne s'appliquait pas à l'amour divin, mais à l'amour terrestre. Pourquoi est-ce que le souvenir de Pierre Esbros me poursuit? Il ne me connaît pas, je ne sais rien de lui; il est peu probable, si éloigné, que nos routes se rencontrent jamais. Je souhaiterais seulement que celui qui viendra lui ressemble. Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de visages plus fiers et plus séduisants que le sien. Mais à quoi vais-je songer? Adrienne, dont sœur Basilice, la maitresse d'étude, disait que tu étais « partie en voyage » quand tu n'écoutais pas sa leçon, suivras-tu toujours la « folle du logis »? Si peu que tu saches de la vie, ignores-tu que les jeunes filles pauvres sont rarement recherchées pour leurs beaux yeux, à supposer même que tu aies des beaux yeux? Ne te permets pas de vœux trop ambitieux, ma petite, et tâche, en attendant, de faire honneur à messieurs tes oncles et à leur enseignement; dis-toi aussi que pour les points de broderie, Mlle de Kervo n'est qu'à demi satisfaite et que tu dois étudier ta sonate, si tu veux que marraine te dise qu'elle est contente de toi, ce qui est ta meilleurq récompense.

H Celui qui viendra, plus tard... je voudrais me l'imaginer. Sera-t-il blond ou brun, grand ou de taille moyenne; de quelle couleur seront ses yeux? Et sa voix, je suis si sensible au charme de la voix... Assez rêvassé, « Adrienne la romanesque « , comme t'appelait par raillerie Mlle de Satenay, la cadette, cette rousse si moqueuse. Relis plutôt quelques-unes des belles pensées que ton album contient.

u Est-ce un avertissement? Je viens de le rouvrir au hasard et je tombe sur cette phrase des « Proverbes » de la Bible et que marraine citait l'autre fois : elle est émouvante, cette pensée, et je veux qu'elle me serve de règle :

« Garde ton cœur plus que toute autre chose qu'on < garde, car c'est de lui que procèdent les sources de la « vie... »

Trois années passèrent, tissées de joies et de peines inévitables, mais qui virent la Maison-Blanche conserver son recueillement immuable. La vie s'y déroulait harmonieuse et profonde, vouée aux mêmes pensées et aux mêmes occupations, purifiées d'idéal. La maladie de Mme Sabattet parut rester stationnaire; le docteur Fagaldeen exprima sa satisfaction. Guy Laugère termina son grand ouvrage : Y Organisation de la société moderne; puis, constatant certaines lacunes et concevant de nouveaux développements, il se résolut à le refondre entièrement.

Mlle de Kervo avait souffert d'un zona cuisant. Et le colonel renonçait aux bains de mer, qu'hiver comme été il prenait à la pointe du jour dans la mer sauvage, depuis que, paralysé d'une crampe, il avait eu toutes les peines du monde à regagner la plage, dont les courants l'éloignaient. Iribarne vit arriver de Buenos-Ayres, à l'automne de la première année, la compagne et les enfants de son frère mort. On les avait, sur le désir de Mme Sabattet, hébergés quelques jours; l'impression n'avait pas été mauvaise, malgré l'allure un peu libre de Rosita Combrès. Les deux garçons, qui, au dire de Pierre, rappelaient trait pour trait leur père, semblaient deux vigoureux jeunes chiens, avec leurs cheveux noirs frisés, leur museau avancé, de grands yeux bruns et des dents blanches affamées; la Glloltc, Mercedes, était une

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