‹ Sous les pins tranquillesChapitre 62 sur 132 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

blonde gracieuse, déjà coquette. Iribarne avait décidé du sort de ses neveux. Jacques, l'aîné, qui avait quatorze ans, serait apprenti forgeron à Saint-Irénée et deviendrait mécanicien; le cadet, Jean, apprenti menuisier anx grandes scieries de Magescq. Ainsi les garderait-il, point trop loin, sous sa coupe. Rosita Combrès, après avok traduit avec exubérance sa gratitude envers le désintéressement des Iribarne, réalisa son ambition en prenant, à Rayonne, un petit commerce de fruits et primeurs d'Espagne, auquel sa fille l'aiderait. Gratiane, dont la jalousie injustifiée avait jeté un froid dans ses rapports avec sa belle-sœur de la main gauche, la vit partir sans regrets.

Mme Sabattet, à qui ces nuances n'avaient pas échappé, dit à M. Bréchart :

— Cette femme est encore assez belle et trop vivante pour ne pas se refaire un foyer. Pourvu que Pierre, en renonçant entièrement à l'héritage, n'ait pas à regretter de s'être montré si généreux.

Le colonel eut une de ces moues par lesquelles il refusait de se prononcer : cela regardait Iribarne, et s'il avait libéré sa conscience, n'était-ce pas l'essentiel?

Maraval, indulgent comme toujours, dit :

— Elle n'a pas l'air méchant, elle semble avoir une bonté facile...

— Qui, jointe au tempérament qu'annoncent ses œillades incendiaires, la mènera peut-être loin, dit Constance.

— Que les enfants tournent bien, dit Laugère, ce sont eux les plus intéressants !

— Nous aiderons notre brave Pierre dans sa tâche, dit Mme Sabattet .

A la fin du premier été, les trois canots à pétrole •ommandés par Laugère pour les pêcheurs arrivèrent

de Bordeaux, longeant la côte et conduits par des mécaniciens. Leur remise aux mains de Rodko, du borgne prognathe et de l'homme à tète de brochet, s'accompagna d'une certaine solennité, le jour de la fête du pays, avec le concours des autorités et de l'orphéon d'Ysclet : discours, pétards, réjouissances, applaudissements des baigneurs, nombreux cette année-là. La tribu pendant huit jours ne dessoûla point afin de consacrer cette date mémorable. Elle consentait enfin à prendre la mer, et les trois canots étaient revenus lourds à chavirer sous le poids d'une pêche miraculeuse. Stimulés par ce premier succès, Rodko et les siens étaient repartis et leurs premières sorties avaient été aussi heureuses; alors, se trouvant momentanément riches, ils avaient repris leur existence ancienne, aggravée d'orgies plus crapuleuses au cours desquelles l'homme à la tête de brochet se fit une mauvaise affaire en frappant du poing un douanier dans la figure. Coût : six mois de prison, et cette fois Despeyron n'eut pas « le bras assez long » pour intervenir. Le canot, inutilisé, fut détérioré par un coup de mer qui le jeta contre la jetée du petit port. Les deux autres équipes sortirent avec moins d'entrain, prétextant tantôt que le poisson s'effarouchait, tantôt qu'il manquait; ce n'est qu'à force d'instances qu'on obtint de Rodko et de son acolyte le borgne qu'ils consentiraient de temps en temps à utiliser ces canots rapides qui leur économisaient le temps et la fatigue, mais contre lesquels s'entèlaiefit leurs préventions de brutes.

— Des sabots à mécanique, répétait Rodko avec dédain, des sabots et pas autre chose!...

Laugère avait parlé contrats, engagements : il avait vu alors surgir, souriant, prêt à lancer assignations et huissiers, le défenseur de la tribu, l'agent d'affaire»

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