‹ Sous les pins tranquillesChapitre 63 sur 132 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Arcomie, qui, avec une nonchalance affectée, jouant l'homme du monde, répétait :

— Croyez-moi, monsieur Laugère, persuasion vaut mieux que contrainte. Vous n'obliendrez rien que des ennuis si vous molestez mes clients; et tout mon bon vouloir conciliateur ne servirait à rien le jour où Rodko se fâcherait.

Laugère dut reconnaître la vérité de ce propos peu consolant; ses amis, qui avaient redouté son échec, se gardèrent de lui faire remarquer qu'en voulant moraliser par le bien-être les pêcheurs et les pêcheuses, il avait atteint le but contraire. Refrénés jadis par la misère et sobres faute d'argent, ils s'adonnaient plus furieusement à leurs instincts alcooliques, luxurieux et sauvages. La seconde année, les gendarmes intervinrent : deux camps s'étaient formés, et il y avait eu bataille; le borgne y reçut, sans qu'on pût découvrir l'agresseur, une bouteille cassée qui lui arracha la joue.

Le colonel eut lui aussi sa tristesse : son vieux cheval Maroc s'usait; il traîna avec une boiterie, puis devint cornard. M. Bréchart, qui le ménageait beaucoup, dut renoncer à ses services. Il n'eut pas le cœur de s'en séparer; Maroc, remplacé par une vigoureuse jument irlandaise, prit ses invalides et connut dans un enclos la douceur d'être au vert et de sentir le soleil réchauffer ses vieux membres. Il frémissait de plaisir quand son maître lui apportait un morceau de pain ou de sucre.

— Nous vieillissons tous deux, mon pauvre Maroc! disait le colonel en lui flattant l'encolure.

Un matin, Pierre trouva le cheval couché dans son box et déjà troid. M. Bréchart ne montra pas son chagrin, mais il en eut.

L'hôtel Soubeyre posséda la première année quelques clients inoffensifs : une famille d'Orthez avec les grands-

no sous LES PlJiS TRANQUILLES

parents, les parents et quatre enfants en convalescence d'oreillons; gens timides et vieillots, tremblant pour leur santé, portant des foulards aux heures les plus chaudes, et ne s'éloignant pas de la petite plage sur laquelle, assis sur des pliants, ils restaient interminablement, exposant au soleil, qui ses rhumatismes, qui sa sciatique. L'an d'après, leur calme fut troublé par des Anglais aux gros rires et à l'indépendance tout insulaire, grands mangeurs, grands marcheurs qu'on rencontrait partout, sur les dunes, sur la plage et dans les pinèdes.

Bascoux la Loupe rouvrait pendant six mois sa cahute et versait l'apéritif, l'absinthe et le mêlé-cassis aux résiniers et aux ouvriers des nouvelles constructions. Car une société s'était constituée entre Destribats, l'entrepreneur de Bayonne, Soubrac, de Biarritz, et l'agent, d'affaires Arcomie, pour faire connaître l'étang Bleu et y attirer du monde, en construisant des villas et une route autour du lac.

Ce fut pour la « Colonie « un coup rude autant qu'imprévu. Les explications et les doléances qu'apporta à la Maison-Blanche Destribats, firent comprendre aux solitaires que les « temps étaient venus » .

— Comment, disait Mme Sabattet à l'entrepreneur, géant grisonnant et d'assez bonne figure, malgré ses yeux rusés, et qui, gêné, tournait son béret entre ses doigts déformés d'ancien maçon, comment, vous en qui nous avions confiance, avez-vous pu vous mettre avec ce Soubrac et cet Arcomie?

— Eh oui, madame, bien sûr! C'est grand malheur que M. Despeyron soit au diable vert et n'ait pas gardé la haute main sur l'entreprise, car lui me l'aurait réservée. Mais voyez, j'ai eu de grosses pertes d'argent et des procès ruineux (un hôtel bâti par lui s'était

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