TROISIEME PARTIE
appelait Honorine Soubeyre, en les désignant comme des originaux à la curiosité bavarde de leurs voyageurs, les messieurs et Mme Constance avaient du moins, pour les consoler de cette invasion progressive, un grand bonheur : ils voyaient Adrieune dépasser leurs espérances.
Us s'en félicitaient sans orgueil, mais avec un attendrissement grave et plein de douceur :
— Vous voyez, Constance, disait Laugère, vous avez bien fait d'écouter votre cœur : la place d'Adrienne était
— Elle s'est fait aimer de tout le monde, renchérit Mlle de Kervo.
— C'est votre œuvre, mes amis, répondit Constance émue, c'est vous qui jour à jour avez façonné son esprit : que ne vous doit-elle pas? Que d'horizons vous avez déployés devant elle : l'enseignement du passé, les vues sur l'avenir; sans avoir suivi la filière des classes, sans examens, elle est assez instruite, s'entend au ménage, aime les livres, la musique et la nature.
— Vous y avez contribué plus que nous tous, dit Maraval.
M. Bréchart murmura :
— Mais elle n'a plus la foi. Oh! je ne vous en accuse pas, mon amie, ni vous, Elie, Guy, ni vous, Mlle Dorothée : vous avez tenu notre pacte; mais elle a respiré, malgré tout, un autre air, d'autres idées que celles du couvent,
— Mon cher Mathieu, dit Mme Sabattet, si cette force que donne la foi lui manque, votre exemple et le nôtre lui en donneront peut-être une autre. Adrienne a le sens du devoir, du bien, du juste.
Le colonel secoua la tête, il n'était pas convaincu. Mais il reconnaissait que l'éducation de la jeune fille
avait porté, sur tous les autres points, de bons fruits...
— Qui sait, dit Maraval, répondant au vœu secret de tous, si notre expérience ne lui servira pas? Que peutelle souhaiter de mieux qu'une existence paisible, loin des vanités et des tentations du monde?
Bréchart, qui jugeait qu'on n'avait peut-être pas réussi à sarcler dans le cœur d'Adrienne le romanesque, la fleur obstinée et vivace, dit :
— L'expérience, mon ami, reste incommunicable. On l'achète très cher et on ne la transmet pas : c'est une monnaie sans valeur. Mais je me loue pleinement, ainsi que vous, d'avoir accueilli Adrienne comme notre enfant.
Oui, ils pouvaient se réjouir : ils avaient créé une intelligence, développé un libre corps, donné la santé morale à ce clair et charmant visage. Adrienne, avec sa grâce de jeune nymphe à la fois rustique et rafBnée, possédait, sous sa réserve et des silences qu'elle ne parvenait pas à vaincre, une àme digne de la leur.
Elle avait dix-huit ans. Déjà! Et elle était désirable.