QUATRIÈME PARTIE
Cet été-là fut particulièrement chaud. On entendait craquer les aiguilles de pins; les « pignons », cuits de sécheresse, tombaient sur le sol comme des fruits mûrs. Il ne soufflait un peu de fraîcheur qu'à l'aube et les nuits même étaient tièdes. Tout le jour, la touffeur de la lande donnait l'impression d'un incendie couvant à ras du sol. Accablés, les résiniers qui entviillent au « hapchot » les troncs et recueillent dans des pots de terre la résine coulant des longues blessures fraîches, dormaient sous les arbres, affalés.
L'étang Bleu, irisé de tous les bleus, s'illuminait en féerie changeante. Certains jours, l'eau était si calme qu'on voyait s'y doubler, inversés, les pins et les sûriers, l'hôtel Soubeyre et les villas neuves. Au sud, là où s'amorce le courant, Soubrac bâtissait un hôtel qui jouirait du confort moderne. Les Soubeyre pâlissaient à cette menace. Cependant leurs affaires, pendant les vacances, prospéraient : une clientèle se formait. Un photographe avait pris des vues du lac, et Ton vendait à Géglosse des cartes postales représentant leur hôtel sur deux faces : lac et forêt. Ils attiraient, par des fournis-
seurs intéressés, des baigneurs d'Ysclet; on venait en excursion déjeuner chez eux, se baigner dans le lac. Ils avaient acheté une carriole et deux mules, construisaient un garage pour les automobiles de passage. Ils voulaient s'élargir en achetant du terrain.
Deux servantes trimaient à leur service, et le gnome aux yeux malins, Thomassou, le fils de Mme JacoUe, la préposée à la gare de Géglosse. Honorine, toujours impérieuse et aussi vive de geste et de langage, portait des corsages de couleur et des bas de fil d'Ecosse; un sautoir d'or descendait de son cou sur sa gorge rebondie. Cet air de patronne endimanchée contrastait avec la simplicité de Narcisse, resté fidèle à sa vieille veste de lainage bleu et les pieds nus dans des sabots. Elle s'occupait des clients de l'hôtel, lui de la buvette où, sous une tonnelle de lattes, les petites gens s'arrêtaient pour boire.
La conduite de Martine, chez les sœurs de Saiut- Onuphre, avait fini par leur donner satisfaction, après des premiers mois terribles. Elle ressemblait, disait la sœur Saint-Paul, à un chat enfermé dans un sac; ses révoltes scandalisaient l'ouvroir, au point qu'on la menaça de renvoi. Un jour, s'étant sauvée, elle marchait à pied toute une nuit jusqu'à Mont-de-Marsan d'où la gendarmerie l'avait ramenée. Honorine en faillit faire une maladie. Une autre fois elle avait voulu mettre le feu au dortoir, par vengeance contre une camarade. Peu à peu cependant, elle s'était assouplie. On lui avait inculqué un maintien convenable, une piété apparente, et la façon de tenir ses yeux baissés avec modestie. On ne voyait plus traces du démon, et on pouvait la croire exorcisée.
Les Soubeyre parlaient d'elle avec une négligence où perçait leur orgueil, car elle était devenue très jolie...