‹ Sous les pins tranquillesChapitre 67 sur 132 · QUATRIÈME PARTIE m · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE m

— Té, ça va! répondait Honorine aux questions. Elle est grandette à présent, et bien raisonnable!

Bien que l'éducation de Martine ne leur coûtât rien, elle et son mari s'avisèrent qu'elle leur économiserait, par sa présence, la seconde servante, qui était lente à l'ouvrage.

Mme Sabattet avait dit :

— Vous ne redoutez pas de la replacer dans ses anciennes conditions de vie? Ne vaudrait-il pas mieux, puisqu'elle est devenue une bonne couturière, lui chercher un emploi à Dax ou à Rayonne?

— Jésus-Marie! avait répondu Honorine, vous ne voudriez pas que nous nous séparions toujours de notre enfant !

— Alors, mariez-la bientôt; dans deux ans elle pourra très bien, for le et vigoureuse comme elle est, supporter les fatigues de la maternité.

Sans enthousiasme, Honorine répondait :

— Si elle trouve épouseur qui en vaille la peine ! On a le temps, pas vrai?

C'est ainsi que Martine, à ces dernières vacances, revint chez ses parents. Mais elle ne se plut à aider sa mère ni à la cuisine, ni aux soins ménagers. Elle libellait les notes des voyageurs, en leur coulant des œillades et des sourires, d'un air innocent.

Déçue, Honorine la chargea de l'entretien i du linge; mais cela ne prit qu'un temps. Bien souvent, Martine rêveuse laissait tomber son aiguille; elle regardait alors le lac, s'intéressait aux promeneurs ; parfois, sous prétexte de surveiller la servante, elle entrait dans les chambres, fouillait le linge des dames dans les armoires, respirait leurs flacons d'odeur, s'en versait une goutte dans la paume des mains, se regardait aux miroirs, puis, de nouveau rassise sur sa chaise et une serviette à

ourler sur les genoux, elle bâillait d'ennui, à mourir. Sous sa dissimulation de sagesse, des expressions équivoques sortaient, comme une bouffée d'orage, de ses traits séduisants. Au bout de quelques mois, son allure s'émancipa et l'on vit ses vêtements s'adapter à sa démarche et coller expressivemeut sur son corps. De l'ancienne Martine, véritable petite bohémienne, de la pensionnaire étriquée et façonnée à la règle par l'ouvroir, naissait un être composite, à la fois vif et retenu, éteint ou brillant selon la minute, et qui de ce contraste tirait un charme irritant.

Arcomie, qu'on voyait souvent arriver dans une minuscule auto-baignoire, ne se montra pas insensible; mais elle le jugea déplaisant; et d'ailleurs, il ne courtisait les 611es que pour le mauvais motif.

Un jour, elle déclara que ce n'était pas la peine de lui avoir fait apprendre un métier si elle ne l'exerçait pas. Elle voulait échapper à la surveillance familiale; grâce à la protection de Mme Sabattet, elle put faire des journées de couture, chez la femme du maire à Géglosse, chez la mère du lieutenant de gendarmerie à Saiut-Irénée, En ce moment elle travaillait à la Maison-Blanche, sous la direction de Mlle de Kervo.

On l'y avait bien reçue : Laugère, confiant comme toujours, la déclarant tout à fait changée à son avantage; Mme Sabattet, qui voyait en elle une de ses bonnes œuvres, essayait de l'induire en confiance et restait surprise par cette âme mouvante qui se dérobait dans le silence.

M. Bréchart seul n'augurait pas bien de cette attitude. Depuis la mort de son vieux cheval d'armes, il restait taciturne et absorbé; son visage rude se renfrognait encore malgré l'évident effort qu'il faisait pour rester au diapason de sérénité aimable de la « Colonie » . La crise

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