‹ Sous les pins tranquillesChapitre 68 sur 132 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

chez lui remontait à plus haut : il n'avait pu comphMement approuver l'éducation d'Adricnne; iî souffrait, plus qu'il ne le laissait voir, de ce qu'elle inclinait à une certaine liberté d'esprit et semblait s'éloigner de la foi rigoureuse où, de plus en plus, il s'enfonçait avec une piété rongée par le scrupule. Sûr de détenir la vérité, il ne se consolait pas de l'aveuglement de son entourage et en voulait comme d'une trahison à Adrienne, la plus jeune et celle qui aurait dû être la plus docile. S'il admettait que ses vieux amis justifiassent, par leurs mérites et leurs vertus, la clémence du Dieu terrible à l'heure du Jugement, il tremblait pour l'avenir d'une jeune fille à qui manquerait ce frein indispensable : la croyance.

Son amertume s'augmentait à son propre examen de conscience. Convaincu que la grâce seule sauve la créature, M. Bréchart subissait les affres dont fut bourrelé un Pascal, et tous ceux que le principe de la grâce suspendit par un fil, anxieux et terrifiés, au-dessus de l'abîme. Depuis des années, Mathieu Bréchart ne faisait plus de sa vie qu'une préparation à la mort. Pour obtenir du divin Juge le pardon de ses fautes, il multipliait les oraisons et les mortifications. Ne pouvant augmenter ses aumônes, il se retranchait le superflu et presque le nécessaire; il portait la nuit un cilice. Ces austérités ne l'apaisaient pas. Toujours l'obsédait l'accablante menace : serait-il séparé de l'ivraie comme le bon grain, serait-il des élus et non des réprouvés?

Ce jour-là, Martine, dans la lingerie, piquait des torchons à la machine; la porte s'ouvrit, Adrienne venait coudre à côté d'elle. Les deux jeunes filles se sourirent, mais d'un sourire bien différent : celui d'Adrienne exprimait une cordialité simple; celui de Martine, bien qu'onctueux, la méfiance et la jalousie, faute de savoir préciser

des sentiments qui oscillaient entre la sympathie et une animosité confuses. La vue et la présence d'Adrienne éveillaient en elle des aspirations inassouvies, le regret de ne pas être, comme elle, choyée, riche sans doute, promise à un avenir agréable. Martine lui en voulait aussi de paraître heureuse et de l'être, alors qu'elle avait envie de crier le dégoût et la lassitude qui lui noyaient le cœur.

— Eh bien, Martine? dit la jeune fille en voyant sa compagne immobile et regardant sans la voir l'étoffe qu'elle piquait.

L'autre eut un petit sursaut, et le ronron rapide de la machine à coudre bourdonna dans la pièce :

— A quoi pensiez-vous donc?

Elle ne répondit pas tout de suite; puis, mollement :

— Sait-on?... à des choses...

— Mais encore?

— Vous tenez à le savoir?

— A moins que vous ne préfériez ne rien me dire. Martine hésita entre ses bonnes dispositions et ses

mauvaises, et se refermant :

— Je n'ai pas l'habitude de raconter ce que je sens.

— Oui, dit Adrienne, n'est-ce pas, c'est difficile? On voudrait, on ne sait, on n'ose...

Toujours sur le qui-vive, mais avec plus de bonne grâce, Martine dit :

— Mais vous, est-ce que vous ne désirez rien d'autre?

— D'autre, quoi?

— Eh bien, que votre existence d'à présent? Moi, je voudrais sortir de ma peau comme les couleuvres; je voudrais laisser père, mère, mes vieux habits, mes vieilles idées, toute la défroque, quoi, et partir!

— Partir pour où?

— Partir!...

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