QUATRIÈME PARTIE
Sur ce mot, qu'elle accentua àprement, Martine se tut et, après avoir tiré l'étoffe, elle coupa le fil, d'un petit coup de ciseau si sec qu'elle sembla trancher du coup la trame de sa vie présente.
Adrienne la contempla avec une attention pensive : ces mots, chez elle, répondaient à d'obscures sollicitations de l'inconnu vers Tau delà du lieu et du moment. Sans doute elle ne pouvait désirer un bonheur plus grand que celui dont elle jouissait; et cependant elle pressentait bien que son existence ne s'écoulerait pas toujours semblable : quelqu'un viendrait... il se produirait un événement... Certes, il lui serait doux de ne pas quitter sa marraine, ses oncles, sa tante Doro; cependant ridée qu'il ne lui arriverait jamais rien l'eût épouvantée.
Elle n'était plus l'adolescente ingénue qui notait acs impressions sur l'album à fermoir, et l'image de Pierre Esbros s'effaçait de sa mémoire; même en la revoyant par hasard, comme elle rangeait sur un rayon de la bibliothèque du salon de vieux numéros de V Illustration, le portrait lui avait semblé lointain, ainsi que les fleurs sèches des herbiers de l'oncle Elie qu'elle l'aidait à classer; la forme persiste, mais vide; la couleur s'est atténuée, le parfum s'évapore.
Elle dit à Martine, dont la lourde chevelure rousse reprenait les anciens frisons et dont la nuque vigoureuse se penchait sur les mouchoirs qu'elle s'était mise à marquer :
— Vous n'avez que seize ans pourtant, Martine?... L'autre releva la tête, comme si une mouche l'eût
piquée :
— Et alors, croyez-vous que toutes les filles n'ont pas le même âge? La malice leur vient plus tôt qu'aux garçons, allez!
Adrienne la considéra si formée, si femme déjà et la pressentit plus avertie qu'elle-même de la réalité :
— Qu'est-ce que vous rêvez donc, Martine? L'enfant répondit, comme tout à l'heure.
— Sait-on?... Des choses... Tenez, je voudrais aller à Paris, voir les gens, les lumières, les magasins, entendre les voitures, me perdre au milieu de la foule. . . et puis que Von me parle, que l'on me prenne par la main, et que je suive la voix qui me parle, parce que de la suivre ça serait plus fort que moi; tenez! mon cœur bat quand j'y pense.
— On vous prendrait par la main? Qui : on? Martine regardait dans le vague, sans répondre.
Adrienne demanda, doucement :
— Vous n'aimez donc plus ce coin de terre où vous êtes née?
Martine lui jeta un regard de souffrance irritée :
— Autrefois, j'aimais tant ce pays!... En ai-je fait des escapades !.. Je me coulais entre les brandes et les genêts, je mangeais les mûres quand j'avais faira et soif, ou bien je me blottissais dans la fourche d'un vieux corcier, qui trempe ses racines au bord du lac, et j'y restais des heures, les pieds dans l'eau. On disait alors que j'étais une sauvagesse; c'était vrai, et peut-être bien que c'était là mon vrai caractère. Mais on me l'a change, alors je ne sais plus... J'avais des goûts de la campagne, à présent j'ai des goûts de la ville; mais pas Mont-de- A!arsan, pas même Bordeaux qu'on dit si grand : Paris, oui, Paris, parce que là, personne ne me retrouverait plus !
— Et vous n'auriez pas peur?
Martine haussa légèrement les épaules et s'absorba dans son travail. Adrienne éprouvait im léger trouble devant cette nature qui la déroutait, l'attirait cependant par l'obscur tourment auquel elle la sentait en proie. L'aurait-on vraiment, en voulant l'adapter aux nécsssités