QUATRIÈME PARTIE
de l'éducation, si bien dépaysée qu'elle ne se retrouvait plus, en désaccord entre son passé, le présent ingrat et un avenir plein d'embûches?...
— Bon, fît Adrienne d'un gentil ton d'aînée, cela s'arrangera... Un jour un brave garçon vous demandera en mariage, et vous vivrez avec lui paisible avec de beaux enfants sur vos genoui...
Martine secoua la tête :
— Ce n'est pas mon lot, mademoiselle ; ce sera bien sûr le vôtre; mais pour moi, j'ai le pressentiment que ça finira mal!
Et elle ne voulut plus rien dire.
Maraval, qui allait à bicyclette porter à la poste de Géglosse le courrier, alourdi par la correspondance de l'hospice de Montrouge et de la fondation des fillesmères, venait de demander à Laugère ses commissions et frappait à la porte de Mathieu Bréchart.
Il le trouva, l'air las, un livre pieux en mains, dans cette chambre nue et blanche, qui le touchait et l'attristait toujours, comme le signe d'un renoncement complet aux joies, même modestes, de l'intérieur organisé selon le plaisir des yeux et la commodité du travail. A lui, Elie, il fallait l'empilement des livres, l'air de capharnaûm de son cabinet en désordre ; dans cette pièce monastique, il se serait rétréci et figé.
— Je vais à Géglosse, Mathieu, puis-je quelque chose pour vous?
Le colonel secoua la tête :
— Rien, merci.
Maraval lui prit affectueusement la main; il remarquait bien que les paupières de Bréchart se creusaient et que les pommettes rassortaient plus durement sur le teint tacheté de jaune.
— Vous n'êtes pas souffrant, ACathieu?
— Pourquoi le serais-je?
— Je ne sais pas. Votre hygiène me semble moins bonne depuis que vous ne montez plus à cheval.
— Je fais de grandes marches à pied.
— C'est vrai, mais ne vous fatiguent-elles pas?
— Non, et puis quelle importance cela aurait-il?
. — Votre régime est devenu ascétique, c'est un demijeûne.
— On mange toujours assez.
— Vous méprisez trop votre corps, Mathieu.
— C'est qu'il est de boue périssable.
Maraval soupira d'impuissance; certes, il n'était pas épicurien : sobre par sagesse, Spartiate dans ses mœurs, mais sachant goûter, innocemment, les petits plaisirs. Il remarqua que la chaise de Bréchart tournait le dos à l'admirable spectacle des arbres et du lac, à la lumière, à la vie, comme s'il eût préféré contempler le plâtre des murs et le crucifix noir où saiguait le Christ aux mains à demi fermées.
— Au revoir, alors...
Le colonel le retint : t
— Notre amie m'a paru avoir ces jours-ci mauvaise / mine. Elle ne se plaindra pas, je le sais!
— Mais, dit Maraval, touché de le voir, lui qui ne se souciait pas de lui-même, s'alarmer pour leur chère Constance, son état a dépassé nos espérances; il comporte toujours, malheureusement, une possibilité d'accidents.
QUAÏUIEME PARTIE 185
M. Bréchart dit :
— Oui, nous sommes tous mortels. Mais elle, ce serait trop cruel qu'elle parte la première.
Il ajouta aussitôt :
— Au reste, cela dépend d'un plus puissant que vous, si bon médecin que vous soyez. Je prierai pour elle, puisque je suis seul ici à le faire.
Maraval ne releva pas l'allusion, il la sentit pourtant et s'éloigna, un peu triste. Le sentiment religieux, qu'il > respectait tant chez Mathieu, ne s'imposait pas à lui : qu'y faire? Lui aussi, comme savant, acceptait la loi dure, la maladie, la mort. Lui aussi s'y était préparé, mais avec une paix de l'àme qu'il eût souhaitée à son vieil ami. Il démêlait bien l'ampleur du drame secret qui torturait ce déclin d'une noble existence ; ce n'est pas la mort que craignait Bréchart, il l'avait affrontée; il l'avait sentie sur son visage, dans l'haleine de feu des combats, dans le souffle empesté des cadavres; ce qu'il redoutait, c'était le prolongement de la mort, une reddition de comptes que suivrait peut-être une éternité de supplices. Maraval ne pouvait comprendre ces terreurs : pour lui, tout finissait avec lui-même. Et ce grand repos, qu'il ignorerait alors, d'avance lui semblait doux.
Franchie la grille, il prit la route du Nord, qui, par le chemin de « soutrage » , rejoignait la route en promenoir que Destribats, pensant être agréable à la « Colonie n , avait fait commencer de leur côté. Plane et large, elle évitait à Maraval le chemin du Sud, tout en montées et en descentes, raviné de grosses racines. Il vieillissait donc, lui aussi, qu'il acceptât cet avantage, payé d'ailleurs par l'ennui de voir cette belle route claire, entre la mer et l'extrémité de la lande, contourner leur propriété, pour rejoindre ensuite le tour
186 SOUS LES PliX'S TRANQUILLES
du lac. Soubrac avait bien essayé d'obtenir passage sur le bord de l'eau, isolant ainsi la Maison-Blanche de sa plage et de son ponton, amenant sous ses fenêtres les encombrantes promenades de gens d'été; mais, malgré sa brutale insistance, Constance et eux-mêmes avaient tenu bon et gardé leur libre accès au lac.
Il se rappela, en passant devant les vilaines petites maisons sises à la pointe ouest de l'étang, le coin délicieux d'autrefois : cinq ou six sùriers énormes, tordus et crevassés sous leur écorce de liège, frissonnant de leurs feuilles légères à la moindre brise. A la place, il apercevait une terre pelée, des linges séchant sur des cordes, des détritus jetés à même le bois ; dans les trois petites maisons s'entendaient des bruits discordants et des voix vulgaires. Que serait-ce quand le lac, d'un bout à l'autre, ne serait plus qu'un grand village?
Autrefois, il avait, à cet endroit même, recueilli des plantes rares, venues là on ne sait comment. Plus rien n'en subsistait que la malpropreté des hommes. Il pensa à ses herbiers, il pensa à Adrienne, grande fleur vivante, qu'il se plaisait à nommer « le Lis des Dunes >; . Ne ressemblait-elle pas à ce lis de la solitude et des sables? De songer à elle et aux plantes qui étaient pour lui une joie des yeux, il oublia l'impression pénible que lui firent Jean-Baptiste, le bouvier, et Cotiche attablés chez le marchand de vins et déjà éméchés. Il oublia l'agacement que lui causaient l'hôtel Soubeyre et son jardin bariolé de robes claires : un arrivage de gens d'Ysclet, communs et conquérants. Est-ce que le travail et la méditation ne devaient pas le consoler de tout? \'allait-il pas réunir ses observations de botaniste dans un traité de thérapeutique où il ferait prédominer les naturelles vertus de la plante contre les formules chimiques, les spécialités d'usines pharmaceutiques qui,