‹ Sous les pins tranquillesChapitre 8 sur 132 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

— C'est moi, Constance! Puis-je entrer?

— Certainement, Doro.

Mlle de Kervo parut, formidable. Elle avait les traits exagérés d'un masque antique et un duvet brun aux lèvres. On n'eût osé sans peur du ridicule l'évoquer inspirant l'amour, ou seulement le flirt. Son informité l'avait pendant longtemps désespérée; la maturité venant, elle en prenait son parti avec .une résignation et même une malice assez touchantes. Sa sauvagerie, qui redoutait l'étonnement d'un visiteur, lui rendait délicieuse sa réclusion dans cette Thébaide où on l'entourait d'égards.

Vêtue de lainage marron, col et poignets blancs, — sa seule coquetterie, — un tablier de cuisine noué à sa taille, elle apportait un fagot avec ces copeaux résineux, ces « gemmelles « qui font de si bons allume-feux.

Elle eut pour Mme Sabattet un sourire si limpide que ses traits en devinrent agréables.

— Vous n'êtes pas assez couverte, gronda-t-elle. En plein hiver, quelle imprudence!

Mme Sabattet répondit gaiement :

— L'hiver ici n'enrhume pas. A quoi bon du (eu? Et pourquoi cette peine, ma chère Doro?

— Parce que c'est mon plaisir. Il vous faut de la chaleur.

Elle disposa la brassée, y mit une allumette. Hier, pour remplacer Iribarne, le colonel avait fendu à la hache les troncs abattus, et c'est elle qui, à bout de bras, avait monté dans chaque chambre les lourds paniers de bûches.

La flamme crépita, vive.

— Et vous ne descendrez pas que vous n'ayez mis une cape sur vos épaules.

On eût dit une ogresse gardant une fée fragile; car, SOUS ses cheveux qui avaient blanchi très tôt, Mme Sabattet, haute et mince dans des robes lâches et invariablement sombres, sculptait la maigreur étique de certaines Anglaises. Son corps, usé malgré sa résistance nerveuse, et bien qu'il gardât de la grâce, ne trahissait plus de signification féminine : toute l'éloquence des lignes affinait sur le visage mat, énergique et fin, et surtout dans le rayonnement splendide des yeux noisette pailletés de vert.

Elle acceptait les soins de Dorothée, comme la seule façon de rendre celle-ci heureuse. Malgré leurs contrastes, d'invisibles analogies les rapprochaient. Que de fois la prompte lucidité de l'une et, chez l'autre, une de ces intuitions d'àme fréquentes chez les simples, les faisaient se deviner, là où leurs compagnons n'avaient rien soupçonné. Seul le président de Saubusque, scrutateur et analyste professionnel, partageait jadis leur compréhension subtile.

Pauvre grand ami! Jamais Constance Sabattet, qui sans compter ses fatigues s'était dévouée à lui, n'oublierait quelle incomparable garde-malade Dorothée s'était révélée, lorsqu'il se débattait dans les suprêmes affres d'un cancer du rein.

La douleur de celle-ci avait été trop éloquente en sa naïveté, pour que Mme Sabattet n'eût pas deviné l'éclosion d'un roman silencieux dans cette chambre d'agonie, pour qu'elle n'eût pas reconnu que cette ferveur exaltée, et voilée par la plus ombrageuse pudeur, méritait sans en être profanée le beau nom d'amour, oui, d'amour sans réalité possible, d'amour presque religieux, sanctifié par la souffrance et la mort, ressenti par cette vieille fille disgraciée pour quelqu'un qui n'en avait rien su!

Jamais elles n'avaient effleuré ce sujet, mais lors-

PRE^ÎIÈUEPARTIK 15

qu'elles parlaient du disparu, c'était avec un accent particulier; cela encore les avait faites sœurs d'une même pitié.

Dorothée dit, et son amie s'attendait à ce qu'elle allait entendre :

— Après-demain, ce sera le quatrième anniversaire du soir où M. de Saubusque nous a quittés. Les saules qui entourent sa tombe étaient déjà grands la dernière fois que nous sommes allées au cimetière, en novembre.

Mme Sabattet inclina la tète; elle revoyait en plein bois le calme, si calme petit enclos agreste, où viennent s'ébattre les pigeons de Géglosse; quelques tombes et des tertres plantés de croix sous des cèdres en éventail et ces cyprès Lambert qui ressemblent, d'un vert plus frais, à des sapins du Nord. Jean-Honoré de Saubusque, après les travaux, les honneurs et les grandes peines ignorées de son existence, devait goûter là un repos sans rêve.

Pauvre ami! Seule, elle avait reçu ses confidences et cornu son martyi-e. Marié sur le tard avec une femme qu'il adorait malgré la divergence de leurs caractères, il voyait grandir avec bonheur leurs enfants, deux jeunes filles de dix-sept ans et de seize, Marthe et Madeleine, lorsqu'un drame affreux effondrait son foyer, entraînant dans ses répercussions le désespoir, la folie et la mort.

Ils passaient un été en Suisse avec des amis en voyage de noces, un peu parents de Mme de Saubusque. M. de Trévauges, parti un matin seul en excursion, ne revenait pas. Imprudence ou accident, — car le suicide semblait inexplicable, — il avait roulé au fond d'un précipice d'où, après trois jours de recherches et pour sa femme de mortelles angoisses, on rapportait son corps déchiqueté. Mme de Saubusque, prévenue sans ménagement devant les siens, proférait, après un cri terrible, les mots qui,

la dénonçant, étalaient à nu son adultère ancien et persistant, dont sa 611e cadette, Madeleine, était le fruit. Dans cette formidable secousse et ce navrant aveu, sa raison s'égarait au point qu'il avait f;illu l'interner d'urgence.

Le plus abominable pour M. de Saubusque, si traîtreusement frappé dans sa confiance, avait été l'aversion subite de sa fille aînée, Marthe, par une de ces injustices filiales que rien n'explique sinon qu'elles tiennent à une hérédité morbide. Marthe, qui ressemblait étrangement à sa mère et l'adorait, avait rendu responsable de cette catastrophe le père innocent, le mari outragé. M. de Saubusque avait dû, après les plus pénibles scènes, consentir à la laisser vivre chez une tante ; elle s'était mariée peu après et n'avait jamais consenti à le revoir. La cadette, Madeleine, plus à plaindre que sa sœur, n'avait pu supporter d'apprendre l'opprobre de sa naissance ; un dévorant mysticisme, un irrésistible besoin de rachat s'étaient emparés d'elle et, malgré les supplications de celui qui l'avait élevée, aimée en véritable père, elle entrait aux Carmélites et y mourait, consumée de langueur, au bout de quelques années.

M. de Saubusque, ne pouvant aux termes de la loi se refaire un autre foyer et ne le souhaitant pas, réservant sa pitié presque surhumaine à sa femme folle, s'était condamné chaque jour, pendant quinze ans, à aller prendre de ses nouvelles, dans la maison de santé où son état exigeait une surveillance de toutes les minutes. Quand les médecins le permettaient, il la visitait; elle ne le reconnaissait pas et le prenait pour le frère du directeur.

Ce qu'avait pu être ce supplice pour un homme d'une sensibilité aussi frémissante, sous son masque rigide, Constance Sabattet n'y pensait qu'avec horreur. Enfin,

Page 1