‹ Sous les pins tranquillesChapitre 71 sur 132 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

dans un jargon barbare, masquent des remèdes trop souvent incertains?

Les plantes, il ne les aimait pas seulement parce qu'elles sont belles, diverses, et qu'elles offrent, comme des êtres animés, un visage et presque une âme, mais parce qu'elles sont bonnes, même les vénéneuses, même les plus dangereuses, pour qui sait régler leur emploi. Il les aimait sous leurs noms populaires, « l'arbre de vie » , ce thuya dont les feuilles servent de sudorifique, « l'herbe aux puces » , un plantain dont le mucilage combat les affections des yeux, et celles même qui n'ont point d'application médicale, « l'arbre à glu » qui est le houx épineux, « l'herbe à éternuer » ou ptarmique; « l'arbre de la sagesse » , appelé aussi le bouleau blanc. Les plantes ! Bien peu qui n'apportassent, en baumes ou en électuaires, leur aide amicale à la souffrance, que ce soient les racines de psychotria, l'ipécacuana des officines ou le salep dont la gelée donne des forces aux malades, l'armoise qui expulse les vers et la salicaire qui arrête le flux de ventre. Toutes, oui, toutes, petit peuple innombrable, mourant et ressuscitant de saison en saison, faisaient alliance avec l'homme pour l'aider et le secourir, depuis les tisanes bienfaisantes, tilleul, camomille, feuille d'oranger, jusqu'aux infusions et aux teintures dosées : l'aconit précieux contre le rhumatisme, la belladone calmant la toux, la digitale qui régularise le cœur, la lobélie qui apaise l'asthme, la colchique d'automne et la j]entiane qui combattent, l'une la goutte, l'autre les scrofules.

A la poste, Maraval fit partir le courrier; justement celui de la « Colonie » venait d'arriver, un paquet que la receveuse lui remit dans une grande enveloppe et qu'il attacha au guidon de sa bicyclette : il y avait, dit-elle, des revues et des journaux avec des lettres, dont l'une pour lui.

Il pédalait sans se presser, une pointe de migraine aux tempes et, malgré son optimisme, en proie à une de ces fatigues morales et physiques, qui atteignent parfois les plus courageux.

Sans être absolument inquiet de l'état de Constance Sabattet, il se rendait bien compte qu'elle lui cachait ses malaises, souvent douloureux. Il réentendait le mot de Bréchart : qu'elle partit avant eux était une supposition trop cruelle pour qu'il pût la supporter. Il se demanda s'il ne préviendrait pas le docteur Fagalde, et en même temps l'inutilité probable de cette intervention le peina : que pouvait-on faire de plus? Et justement de ne rien pouvoir ravivait en lui les plus pénibles souvenirs de sa vie; la science ne doit-elle pas lutter jusqu'au bout, ingénieusement tenace? Une Constance Sabattet incarnait des siècles de perfectionnement; combien faudrait-il d'années à la nature pour créer à nouveau une telle supériorité intellectuelle et morale?...

Etait-il égoïste à lui de constater qu'elle lui tenait lieu de tout et était le lien rare et unique qui l'attachait au goût de la vie? Hors d'elle, il serait aussi seul au monde que le naufragé dans l'ile déserte. Il n'avait plus de parents ; à Mathieu et à Guy se bornaient ses amitiés : il n'avait pas un foyer personnel, il ne possédait pas la compagne avec laquelle on a créé une descendance. Marie-Olga... Fantôme des brumes, sa fille... et l'autre, la chère âme aujourd'hui vieillie, morte peut-être, sa compagne furtive, Eurydice arrachée à son amour et disparue dans un Érèbe où il n'avait pu, comme Orphée, descendre et la reconquérir... Il se rappela que la receveuse lui avait signalé dans le paquet une lettre à son adresse. Qui pouvait lui écrire? L'éditeur peut-être auquel il s'était adressé pour la publication de son traité sur les plantes? Si cependant?... Pourquoi ne pas regarder?

Page 1