‹ Sous les pins tranquillesChapitre 72 sur 132 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Il s'arrêta au revers d'un fossé, dénoua la courroie et ouvrit le paquet. Entre le Temps et une lettre de l'économe de la fondation des ûlles-mères, son nom sur une enveloppe bleue le frappa et aussi l'écriture. Les années passent, mille sensations s'oublient, et tout à coup, à un faible indice, une émotion singulière nous bouleverse : il nous semble voir sortir de l'ombre les plus grandes émotions de notre vie. Ses doigts frémirent en saisissant l'enveloppe; elle portait des timbres de Melbourne, Australie; elle contenait, ainsi qu'une autre enveloppe, jadis, un cartonnage dur. Il ouvrit, avec un tremblement d'anxiété et d'espoir. Le destin allait-il enfin soulev^er son voile? Celle qu'il avait aimée vivait donc encore puisqu'elle avait tracé son nom; avec quels sentiments, dans quel but? Elle pensait donc encore à lui?... Il fut presque déçu de trouver, comme jadis encore, un portrait et rien de plus, un portrait de petit garçon de quatre ans, à en croire la date inscrite au revers, un petit garçon appelé Henri et dont il ne put méconnaître la ressemblance avec lui-même, un petit garçon dont il était, en dehors des législations officielles, l'aïeul.

Son émotion fut si vive qu'il lui vint un éblouissenent; son cœur battit, tumultueux. Quoi, ne saurait-il rien d'autre? Quelle cruauté ou quelle pitié lui faisait parvenir cette image? Etait-ce pour lui donner le regret du bonheur qu'il ne posséderait jamais? Etait-ce pour le consoler dans la misère de son abandon?

De même qu'il s'était su le père d'Olga-Marie avec un bouleversement fait d'orgueil et de douleur, de même la vue de ce petit-fils, si doux avec son visage rieur, ses grands yeux, ses boucles qu'on devinait blondes, ranimait en lui les passions éteintes : il n'avait pas connu sa fille, il ne l'avait pas vue grandir, il n'avait pas iormi

son cœur ni son esprit; resterait-il aussi étranger à cet être né de la chair de sa chair, ignorerait-il ce bonheur d'automne et bientôt d'hiver, de se pencher, aride et blanchissant, vers cette fraîcheur?

Maraval sentait ses yeux se remplir de larmes : comme il s'était vengé, celui qui l'avait privé de ces joies, privé des devoirs qu'elles comportaient; celui qui, fort de la loi, lui avait ravi non seulement la femme qu'il adorait, mais ce sur quoi, mari, il n'avait aucun droit, le fruit de cette femme et le fruit de ce fruit ! Maraval éprouva, dans un égarement de révolte et de désespoir, l'horreur des spoliés, des vaincus, des souffletés, de ceux qui durent se ployer sous les fourches caudines, de ceux que le pied des barbares victorieux foula. Le plus affreux était le mystère, le supplice de ne rien savoir et de ne pas comprendre : supplice si raffiné qu'il ne pouvait l'attribuer qu'à la vengeance de l'homme, dictant impérieusement à l'épouse usée et docile cet envoi, afin que lui, Élie, se dît : u II est dans le vaste monde des êtres qui m'appartiennent au nom de l'amour, et dont jamais je ne verrai luire le sourire émouvant, dont jamais, jamais je ne sentirai les larmes de tendresse couler sur mon visage! « Mais non, ce sadisme dans la haine était improbable; seule, celle qu'il avait aimée avait pu lui adresser ce témoignage qu'elle vivait, bien que morte pour lui, et survivait à travers sa fille d'abord, son petit-fils ensuite : Olga-Marie, Henri!... deux noms, deux dates, et toute une vie blessée de femme, et toute sa vie à lui manquée, désolée, flétrie...

Dans le silence et la solitude, Maraval, brisé, courbaturé comme après une chute, resta là, immobile, contemplant avec une sorte de stupeur morne, attendrie pourtant, ce visage d'enfant. A quoi bon supposer, imaginer, chercher à percer l'invisible?... Que saurait-il de

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