‹ Sous les pins tranquillesChapitre 74 sur 132 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

les saints eux-mêmes n'évitent pas, il avait commis deux crimes et ne se les pardonnait pas. Il avait fait souffrir et il avait tué. Par lui, une femme avait traîné, aux mains de son bourreau, une vie d'humiliation et de souffrance; mais, s'il avait transgressé les lois sociales, il n'avait pas violé du moins les lois naturelles : il les avait respectées jusque dans la ferveur téméraire de son amour et les suites vivantes qui en avaient été le gage. Par lui aussi, un homme, un malade confié à ses soins, avait expiré : de cela, moins encore s'absolvait-il. Hélas, il appartenait à ces âges encore ingrats d'ignorance et d'erreur où le médecin le plus consciencieux peut de bonne foi se tromper : un jour, certainement, la science lumineuse éclairerait les diagnostics les plus douteux; déjà les rayons X plongeaient dans la chair opaque, lisaient un organisme comme un livre. Oui, il avait fait le mal, mais peut-être avait-il payé une rançon assez dure, peut-être s'était-il racheté par tant d'années d'apostolat et de dévouement aux malades, aux pauvres, peutêtre l'adoption en commun d'Adrienne lui serait-elle comptée; car cela c'était leur œuvre, leur chef-d'œuvre et il y avait sa modeste part.

Il respira profondément; l'angoisse était partie, son bras gauche pesait moins ; il éprouvait cette sorte d'excitation que donne une tasse de café fort.

S'il remontait sur sa bicyclette? Il irait lentement... la route descendait à peine : plus d'effort à fournir et, après l'hôtel Soubeyre, elle courait neuve et lisse. Le mouvement des pédales ordonna sa pensée : oui, c'était ainsi!... Il s'effacerait comme s'étaient effacées des milliards de formes humaines, avant lui.

Si l'animal lui-même montre dans ses yeux la tristesse de sa fin, il était excusable d'avoir éprouvé un regret; du moins constatait-il qu'aucune terreur, venue

de r arrière-fond ancestral, ou des images représentatives brusquées par cette secousse, ne l'obsédait. Son âme resterait intacte jusqu'à la fin, et aucune dégradation physique ne décomposerait, lambeaux par lambeaux, son corps. Il souffrirait, mais il mourrait d'an coup : égoïstement, il pouvait s'en réjouir, si ne le poursuivait la pensée du chagrin qu'il laisserait à ses fidèles amis. Pour lui, il avait assez vécu, ayant dépassé la mesure commune et rempli son œuvre. Il se survivrait dans celle qui avait envoyé les messages consolateurs; il se survivrait dans sa fille et son petit-fils qui ignoraient son nom et même qu'il existât; il se survivrait dans tous ceux qui l'avaient aimé. Que pouvait-il réclamer de plus? Et n'était-ce pas une générosité des circonstances que le signe de sa survie terrestre et l'annonciation funèbre se fussent produits presque en même temps?

Il ne souffrait vraiment plus, à peine un peu de gêne dans le bras. Il faisait moins ardent, l'air se rafraîchissait; le lac encadrait son vaste miroir entre les arbres d'un vert décoloré par l'excès de lumière. Des gens en costumes de flanelle blanche, des femmes en robe claire le croisaient. Il ne s'indigna même plus de la laideur des bicoques de Soubrac; qu'importait tout cela devant la définitive réalité? Comme il faisait beau, quelle pureté dans l'air; suavité de l'eau, majesté des grands arbres, grâce salutaire des plantes : tout ce qui respire, vit, croît et se recrée de la mort pour revivre!...

Maraval éleva vers la nature une action de grâces. Il la remercia de l'avoir apaisé si souvent, si souvent consolé. Et que dirait-il de ceux qui là-bas l'attendaient, ses amis toujours si affectueux, si prévenants pour l'homme simple qu'il était, ces cœurs fiers et justes, ces grandes âmes : Bréchart, si loyal ; Guy Laugère sou-

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