‹ Sous les pins tranquillesChapitre 75 sur 132 · QUATRIÈME PARTIE Iî · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE Iî

levé de nobles rêves; Mlle Dorothée, diamant dans sa gangue épaisse; et Constance, la plus pure et la meilleure; enfin Adrienne, la dernière venue, aube du jour, cher printemps de la vie!... Avait-il su assez les remercier, les chérir, les seconder? Car tous avaient été pour lui des frères secourables et aimants, même les plus humbles : Françoise attentive à ses bons plats, Iribarne et Gratiane, avec leur silencieux dévouement, et Janus aussi, le chien fidèle, et les donneuses de lait, la Roussette et Noiraude, aux mufles doux et aux gros yeux paisibles. Allons, Elie Maraval avait eu son lot, son large et heureux lot. Au-dessus des laideurs sauvages, des appétits de proie, de la médiocrité parfois sinistre du monde, il avait entrevu, grâce à la Maison- Blanche, la lueur de la grande fraternité humaine. Qu'il ne se plaignît pas! Qu'il sût bénir sa destinée; car malgré tout il avait été privilégié, et pourrait, quand l'heure sonnerait, prendre avec résignation sa place entre les pins sombres, près du président de Saubusque, dans l'enclos vert où volètent les pigeons familiers.

Elie Maraval roulait maintenant sous la pinède, un calme spiritualisé se faisait en lui ; l'holocauste accepté, il allait sans dévier au-devant de Celle dont on ne voit jamais le visage et dont on sent seulement s'abattre sur la nuque la main inévitable.

Ce jour-là, Mme Sabattet et Laugère causaient ensemble au salon. Maraval dans la salle de travail entretenait Adrienne de la chimie organique; le co-

lonel était sorti avec Janus pour une longue promenade.

— Alors, chère amie, le break ira chercher demain à la gare le jeune Vierne. Et vous voudrez bien lui offrir à déjeuner?

Il s'agissait du fils d'un de ses anciens collègues en Sorbonne, jeune homme de l'âge d'Adrienne, surmené par ses études, et qui, sous la surveillance de la " Colonie n , prendrait pension pour un mois à l'hôtel Soubeyre. Son frère aîné, ingénieur de mérite, devait venir à la fin de son séjour passer une semaine auprès de lui et le ramener.

— Cet enfant, dit Mme Sabattet, s'il ne connaît personne ici, ne s'amusera guère.

— Il se liera avec la famille anglaise de la grande villa des Iris : les Rumford. On y racole les bons marcheurs et les joueurs de tennis, depuis que les Soubeyre en ont organisé un sur la plage; le père et la mère sont de braves gens, les deux filles sont sympathiques. Ce seront là des rapports honnêtes et agréables pour ce garçon. Au reste, s'il ne vous déplaît pas, nous pourrons l'accueillir quelquefois et l'emmener même faire une ou deux excursions, comme celle du phare de Cozan que nous avons toujours remise?

— C'est vrai, dit Mme Sabattet, on devient casanier en vieillissant; on s'attache à son home comme l'huître au rocher. Mais pourquoi souriez-vous?

— Parce que... N'est-ce pas votre avis que nous devons penser, je ne dis pas aujourd'hui ni demain, mais dans un an peut-être, à marier Adrienne?

Elle se récriait :

— Quoi ! A peine avons-nous eu le temps de la voir fleurir, et vous la voyez déjà nous quittant?... Imaginexvous le vide qu'elle laissera?

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