QUATRIEME PARTIE
— C'est justement pour la garder auprès de nous que j'ai ourdi cette ténébreuse intrigue en facilitant la venue du petit Paul Vierne et surtout celle de son grand frère.
Elle le regarda, troublée :
— Vous penseriez?...
— Henri Vierne a, je le sais, d'excellentes qualités et un bel avenir...
— Il nous l'enlèverait!... Ah! Guy, pourquoi ne m'avez-vous pas consultée?...
— Parce que je voulais vous faire la surprise, mais oui, attendez, la surprise! Car Adrienne ne nous quitterait pas ; si mon espoir se réalise, elle restera dans ce pays, à quelques kilomètres à peine; nous pourrions la voir constamment...
— Ce M. Vierne ne compte pourtant pas se faire ermite comme nous?
— Non, mais il accepterait aux forges du Têts-sur- Adour, qui sont, vous le savez, une des plus grandes aciéries, le poste d'ingénieur en second. Et comme il a une certaine fortune...
— Je ne puis me faire, dit Mme Sabattet, à la pensée qu' Adrienne...
— Si cependant c'était pour son bonheur, dit Laugère...
— Mais elle est si jeune...
— Dans cette solitude, y avez-vous songé, l'occasion viendra difficilement la chercher?
— Rien ne presse.
— Et son état civil? Il y a des parents ombrageux, des gens à idées arrêtées ; elle ne pourra entrer que dans une famille d'esprit très large : ce serait le cas; mon vieux compagnon d'Université, Sylvain Vierne, est une rare intelligence; de plus il est veuf. Point de bellemère gênante...
Elle ne put s'empêcher de rire :
— Vous avez pensé à tout ; mais qui vous dit d'ailleurs que ce jeune homme, comme tant d'autres, ne cherche pas la grosse somme? Nous ne pourrons, sans faire tort à nos pauvres, assurer à Adrienne qu'une dot modeste.
— Henri Vierne seratit désintéressé, je m'en porte garant; d'ailleurs, cette mise en présence ne lui laissera supposer aucune arrière-pensée. Que risquons-nous? Si Adrienne et lui se conviennent, ils pourront prendre le temps de s'étudier; sinon, bonsoir!
Constance Sabattet répondit avec mélancolie :
— Vous avez peut-être raison, mon ami. Mais je ne savais pas que je me sentirais si mère : j'en éprouve d'avance la méfiance possessive, la jalousie irraisonnée, peut-être même la coupable vanité ; Adrienne nous fait à tous si honneur, que je m'étais laissée aller à penser qu'elle méritait un bonheur rare et difficile. Et je songe à tout ce qui nous manquera quand nous ne jouirons plus de sa grâce tendre et de sa jeunesse. -
Laugère répondit
— Nous jouirons de la savoir heureuse.
Et il ajouta, pensif :
— Oui, c'est fatal, vous vous êtes confondue en elle de tout ce que vous lui avez donné : vos souffrances anciennes, vos préventions vaincues, cette lente conquête d'un cœur, cette formation d'un esprit... Elle est votre fille autant que si vous l'aviez faite.
— Plus! dit Constance... Je ne puis vous blâmer puisque vous avez voulu si bien faire, mais... Enfin! laissons venir les choses.
Il la sentait peinée, inquiète, et songeait que le bien même n'est pas aisé à faire...
— Adrienne, reprit-il, ne vous a jamais plus interrogée'