QUATRIEME PARTIE
— Sur quoi?
— Sur le secret de sa naissance, qu'elle devra un jour connaître?
— Non, elle me fait confiance jusqu'à sa majorité ou son mariage.
— Elle doit soupçonner qu'elle n'a avec vous aucune parenté?
— Elle le sait, en effet...
— Vous ne pourrez lui avouer que sa mère a eu une vie déréglée?
— Quel besoin qu'elle le sache?... Elle n'y a même aucun droit.
— Mais elle voudra savoir qui est son père?
— Je le lui dirai.
— Quoi, que son père était votre mari?
— Il le faudra bien.
Guy Laugère la regarda avec une admiration et une tendresse infinies :
— Chère, si chère et loyale Constance, comment ne vous aimerait-elle pas davantage encore quand elle saura?...
Mme Sabattet l'interrompit :
— 11 y a quelqu'un à côté!...
Derrière une draperie tombante, un petit boudoir communiquait avec le salon.
Guy Laugère cria :
— C'est vous, mademoiselle Dorothée?
On ne répondit pas. Il alla soulever la tenture et dit :
— Non, personne.
Adrienne, entrée après sa leçon avec Maraval, s'était arrêtée en entendant les dernières répliques ; elle ne put douter qu'on parlât d'elle : que faire? Paraître, et leur infliger l'embarras, la crainte qu'elle n'eût entendu et compris? S'éclipser, emportant en elle la vérité surprise?
SOO sous LES PINS TRANQUILLES
Elle n'avait pas été maîtresse de ce mouvement de fuite • sa pudeur, violée par l'inattendue révélation, où se combattaient et la décevante et pourtant allégeante certitude de voir l'énigme enfin résolue. Elle éprouvait ce soudain désarroi qui suit un coup frappé sur l'àme; étourdie, elle revenait à elle sans se reconnaître.
Elle se réfugia dans sa chambre sans s'être aperçue qu'elle avait monté en hâte l'escalier. Elle essaya de coordonner ses pensées. Elle n'avait pas rêvé, c'est bien la voix de son oncle Guy qui disait : « Elle voudra savoir de quel pèi'e elle est née? » Et c'est bien la voix de sa marraine qui répondait : « Je le lui dirai. » — « Quoi, que son père était votre mari?... '> Que se confiaient-ils donc auparavant? Est-ce de sa mère qu'ils parlaient?... Sa curiosité s'avivait de tout ce qu'elle ignorait, et elle se reprochait ce qu'elle avait involontairement entendu.
Son père, voyons, c'était bien cela qu'ils avaient dit, son père était donc ce baron d'Auves dont, elle le savait par tante Doro, Mme Sabattet ne daignait plus porter le nom. Elle rapprochait dans son souvenir sa mère, Louise Curzal, de cet homme qui appartenait à une autre épouse. Il y avait eu entre eux une union dont elle ne pouvait, dans son ignorance, préciser l'immoral sens, mais que, assez avertie pour le comprendre, elle devait juger coupable et désastreuse. Combien, trompée, délaissée, sa marraine avait dû souffrir, que de larmes avait dû lui coûter cette naissance? Par quelle abnégation sublime avait-elle pu s'intéresser à l'enfant d'une rivale et de son propre époux? Par quelle bonté surhumaine l'avait-elle adoptée, lorsque la mort de sa mère la laissait seule au monde?... Oui, M. Laugère avait eu raison de dire : " Comment ne vous aimerait-elle pas davantage encore quand elle saura?... »
Elle eut une envie folle de couiir se jeter dans les